Le mieux est l’ennemi du bien, dit-on. Et à force de simplifier pour être compris, entendu, on en vient souvent à masquer les vrais problèmes et enjeux. L’évolution des nouveaux moyens de paiement l’illustre bien. Voici notamment quelques exemples d’idées courantes mais trop facilement admises.

Première idée à moitié vraie : les nouvelles technologies digitales vont bouleverser les moyens de paiement.

Personne ne contestera les bouleversements qu’internet, le sans-contact et les smartphones sont à même de susciter mais ce n’est là qu’un côté des choses, car ces technologies sont en place ici ou là depuis des années (Monéo, le « porte-monnaie électronique », a été lancé en 1999) et n’ont produit de réels bouleversements nulle part. Il serait difficile, ainsi, de se prononcer sur l’impact créé par les plus de 7 millions de cartes NFC (sans-contact) qui ont été distribuées au Royaume-Uni depuis 2009. Les seuls succès rencontrés l’ont été sur des marchés de niche (paiement de parkings par exemple, ou de taxis demain à Paris). Pour le reste, l’intérêt des clients, comme des commerçants, n’est guère manifeste.

En termes d’usage, un paiement par mobile apporte peu par rapport à une carte bancaire à puce. Il évite d’avoir à transporter celle-ci mais il a ses propres inconvénients (zones où la couverture est faible, batterie épuisée, …). L’important est que, pour la première fois, avec le mobile, on utilise pour régler ses achats un objet qui n’est pas intégralement dédié aux paiements, comme le sont la carte ou le chèque. L’acte de paiement devient donc intégrable avec d’autres fonctions et usages, avec de nouveaux services (à Londres ainsi, on paie son parking avec son mobile, à travers lequel on reçoit également un SMS prévenant que la durée de stationnement sera bientôt épuisée et permettant de la renouveler à distance). L’intégration de services est ce qu’offre l’Osaifu keita japonais, à ce stade le plus gros succès d’une solution de paiement par mobile et sans contact, témoignant que la technologie ne compte pas seule mais qu’il s’agit surtout d’enrichir des usages.

Deuxième idée à moitié vraie : avec les nouvelles technologies, nos usages et habitudes de paiement vont complètement et rapidement changer.

Oui mais, le plus probablement, en partie seulement, ce qui suscitera un effet de halo trompeur. Car les nouveaux moyens de paiement vont sans doute s’ajouter aux anciens plus que se substituer à eux. Payer n’est pas un acte tout à fait simple et le recours à l’un ou l’autre moyen de paiement dépend en fait du montant de dépense, du type d’achat et de commerce. Surtout, en la matière, les comportements n’évoluent vraiment qu’à l’échelle d’une génération. En France, ainsi, les moins de 35 ans font les deux tiers des prélèvements et les plus de 45 ans, les deux tiers des chèques. Encore cela n’est-il pas si simple : pour le paiement par mobile, les 27/32 ans sont plus réceptifs que les plus jeunes. Attention donc à ne pas se méprendre sur les attentes différenciées des clients.

Troisième idée à moitié vraie : les nouveaux moyens de paiement apportent plus de rapidité et de commodité.

En fait, non ! Sauf pour les très petites sommes, un paiement sans contact n’est pas vraiment plus rapide qu’une carte à puce. Le paiement par mobile n’apporte en fait qu’une seule véritable commodité : les virements de personne à personne. Cela suffit-il cependant ?

Aujourd’hui, pour payer une baby-sitter, il n’est guère commode (pour elle) de faire un chèque et il est impossible d’utiliser sa carte bancaire. Or il est désormais possible de payer de mobile à mobile. Mais comment mettre en place cette commodité ? Les banques ont lancé à cet effet des portefeuilles électroniques comme, en France, Buyster (Crédit Agricole) ou Pay2You (Crédit Mutuel Arkéa). Aux USA, Square a cependant apporté une solution beaucoup plus simple, permettant d’utiliser son mobile comme un terminal de paiement par carte. Une agence de baby-sitters recommande ainsi à ces dernières de s’équiper de la solution Square, laquelle est imitée en Europe par des startups comme IZettle ; tandis qu’aux USA, Bank of America a pu proposer rapidement une solution similaire. Se fier aux seules innovations technologiques peut provoquer des déconvenues…

En regard, mieux vaut sans doute considérer que le propre du m-banking est d’opérer sans papier et que le vrai enjeu de la banque digitale concerne en fait la dématérialisation, ce qui inclut l’identité et la signature électronique, aussi bien que la maitrise, la gestion et la conservation de tous les documents et informations qui accompagnent les achats. A cet effet, des solutions émergent, comme Six Paynet en Suisse, Finvoice en Finlande ou Sépamail en France. Néanmoins, quant à faciliter et sécuriser ces process, beaucoup reste à faire du côté des banques. Peuvent-elles pourtant envisager de  se déployer sur les mobiles sans traiter cet aspect ?

Quatrième idée à moitié vraie : l’enjeu, pour les banques aujourd’hui, c’est d’être accessibles sur mobiles et tablettes.

Certes mais ce n’est là qu’un moyen, au-delà duquel le véritable enjeu est ce qu’on peut appeler la « présence sur écran » ; ce qui signifie faire de l’interface à travers lequel les clients accéderont à leurs comptes et gèreront leurs opérations, un outil indispensable, appropriable, fournissant des services véritablement utiles. Car aujourd’hui, il est tout à fait envisageable que d’autres acteurs se substituent aux banques dans cette fonction.

Cinquième idée à moitié vraie : les opérateurs téléphoniques, les grands acteurs de l’internet et de nombreuses startups sont désormais capables de faire une sérieuse concurrence aux banques.

Voilà encore une affirmation qui demande à être précisée. Jusqu’ici, l’émission de moyens de paiement était indissociable de l’existence d’un dépôt ou d’un crédit. Aujourd’hui, les trois marchés des moyens de paiement, des dépôts et des crédits deviennent de plus en plus indépendants, non pas au sens où l’on pourrait payer sans disposer d’argent mais au sens où des acteurs tout à fait différents sont à même d’apparaitre sur chacun d’eux.

L’enjeu pour les nouveaux acteurs n’est cependant pas de remplacer les banques et les systèmes interbancaires de paiement mais de se substituer aux banques dans le règlement des flux entre vendeurs et acheteurs – en termes techniques, on parle d’un passage d’un mode de facturation « quatre coins » à un mode « trois coins ». Un compte tampon, celui d’un portefeuille électronique par exemple, ou bien celui dont on dispose chez un opérateur téléphonique ou sur une carte prépayée d’enseigne, alimenté par un compte bancaire mais permettant de réaliser des achats sans utiliser les moyens de paiement que distribuent les banques, verrait en effet la facturation des paiements échapper en large partie aux banques.

Ainsi, ce ne sont pas tellement les moyens de paiement qui comptent mais surtout la taille du réseau d’acceptation mettant directement en relation vendeurs et acheteurs. Par rapport aux banques, il n’y a pas exclusion (tous les paiements se débouclent in fine sur des comptes bancaires) mais désintermédiation ce qui, à terme, placera d’ailleurs les vastes réseaux internationaux que portent Visa ou Mastercard en position de force.

En somme, si l’on insiste beaucoup sur les évolutions techniques, avec lesquelles les banques doivent apprendre à composer, il semble utile de souligner que le succès de ces évolutions dépendra beaucoup de ce que les banques sauront leur apporter en termes de fonctionnalités. Ce qui impose en premier lieu de ne pas confondre moyens, usages et finalités des paiements.

Guillaume ALMERAS/Score Advisor

 

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