Lu récemment sur un blog : « Comment se protéger ? Investir dans des actifs réels comme l’immobilier, et l’or (physique uniquement) bien sûr. Et concernant la gestion de ses comptes proprement dit ? J’ai parlé de la solution Paypal. Il y a aussi le Bitcoin, et cela je vous en reparlerai d’ici quelques semaines… ». Bigre ! Notre impatience est trop forte et, constatant une fois de plus que la crédulité est décidément l’une des dimensions les plus fascinantes de la finance, voilà nos conseils pour faire, assez facilement, pas mal d’argent.

Avec des amis, en effet, nous avons eu une idée gén-iale ! Bon, elle est un peu limite au plan moral mais nous vous la livrons quand même. On va créer un truc qui ne sert à rien, organiser un peu de spéculation autour et le vendre très cher. On va créer une « monnaie électronique décentralisée ». Comme ça on va jouer sur deux tableaux : 1) le côté moderne et donc chic d’une monnaie digitale et 2) le côté libertaire, rebelle par rapport au système, qui plaira aux geeks et pas seulement eux ; les gens se méfient désormais tellement des banques. Tiens, regardez donc ce sondage américain :

Or dans ce contexte, précisément, on va proposer une monnaie sans banque centrale, sans autorité de supervision, des transactions totalement libres, en peer-to-peer. On appellera cela une monnaie « collaborative », « participative », une « free currency », que sais-je encore ? En fait, notre solution sera beaucoup plus contraignante et intrusive que tout ce qui existe aujourd’hui : pour créer et utiliser la nouvelle monnaie, il faudra utiliser un logiciel de notre confection (mais il sera « libre », bien entendu, voire même en open source), qui s’assurera que la monnaie ne dépasse pas un certain volume (comme une banque centrale donc) et qui pour cela suivra dans le détail toutes les transactions (comme aucun système de supervision n’est capable de le faire aujourd’hui). Mais qui s’en apercevra ? Qui saurait dire à quoi sert une banque centrale ? Le geek est naïf et, même, s’il ne l’est pas, l’idée d’être totalement prisonnier d’un logiciel ne lui déplaira sans doute pas ; ça aura un petit côté Tron, non ?

Oui, au plan marketing, on va savoir l’habiller notre belle idée ! On va puiser dans Matrix, dans Pi, dans le Neuromancien. Le logiciel passera pour avoir été créé par un maitre japonais, dont le nom ne sera pourtant qu’un pseudonyme. Tout reposera sur quelques algorithmes plus ou moins mystérieux. Sans oublier la petite touche de soufre essentielle : on ne cachera pas que, compte tenu de l’absence de régulation étatique, n’est-ce pas, la mafia ou quelque organisation secrète serait très intéressée… Avec un peu de chance, les autorités monétaires, la BCE peut-être même, s’alarmeront du flou réglementaire entourant notre solution, dont elles souligneront néanmoins le caractère innovant. Ce sera gagné. Au lancement, mes amis et moi, on organisera une véritable ruée sur la monnaie ainsi créée (en fait, on se la répartira). Tout sera réuni pour que la presse s’en fasse l’écho.

Et bon, très bien, me direz-vous, mais comment allez-vous faire de l’argent avec tout ça ? Oh, c’est très simple : on va limiter a priori le volume de la nouvelle monnaie. Dès le départ, on va dire que celle-ci ne dépassera pas, tiens, au hasard, 21 millions. On expliquera que c’est pour éviter sa dépréciation par effet inflationniste. Vous comprenez l’astuce ? Au départ cette nouvelle monnaie a été répartie entre mes amis et moi. Quelques internautes vont également pouvoir en créer mais ils seront beaucoup moins nombreux que tous ceux qui en voudront (ça va provoquer un autre phénomène de ruée) car, pour toutes les raisons indiquées, les gens vont vouloir s’en procurer, des commerçants vont l’accepter. Ce sera du dernier chic. Or le volume de cette monnaie étant limité, ils devront nous l’acheter de plus en plus cher, et pas en monnaie de singe, hein, en $ ou en € !

Ensuite, ils se débrouilleront ! Certains, les petits malins ou les chanceux, feront comme nous et, quant aux autres, beaucoup se feront sans doute plumer puisque rien dans le système n’assure la solvabilité et la convertibilité de la nouvelle monnaie, tandis que sa rareté la rendra vite inutilisable. Enfin, nous, ça ne nous concernera plus. On aura bien trouvé le moyen de revendre très cher notre solution à une institution anxieuse de paraître jeune et moderne.

Alors, elle n’est pas géniale notre idée ? Le plus sublime, c’est qu’elle ne sert vraiment à rien ! Comme si l’on manquait d’€ ou de $ ! Mais justement, on va jouer sur la peur que ces monnaies, demain, puissent ne plus rien valoir. Et, en attendant, réaliser des transactions dans notre nouvelle monnaie, ce sera un peu comme décider de commercer, au hasard, en Ouguiya mauritanien et uniquement par virements. On va dépenser de plus en plus cher, et supporter un risque de change, pour payer ce qui peut facilement être réglé en $ ou en €. Avouez que c’est drôle ! Et combien pariez-vous qu’on assistera à un flot d’articles sur notre nouvelle monnaie, qui ne se rendront même pas à cette évidence ? Qu’on verra rapidement des startups monter des solutions pour s’échanger notre monnaie via des portefeuilles électroniques, des comptes prépayés, des plateformes, via Twitter, etc. ?

Au total, nous sommes assez confiants dans notre succès. Ce qui nous inquiète, c’est la concurrence de pas mal de projets comparables et l’un d’eux particulièrement : Bitcoin, qui a commencé avant nous…

PS le 26 mars 2013 : pour Bitcoin, la spéculation va bon train. La monnaie électronique, à 72 $ le bitcoin aujourd’hui, aurait gagné 70% depuis le début de l’année. Un bookmaker prédit que Chypre l’utilisera bientôt (voir Finextra). Un Canadien propose de vendre sa maison avec un rabais s’il est payé en bitcoins (voir toujours Finextra).

Après l’avis de la BCE, le Financial Crimes Enforcement Network s’est à son tour penché sur le cas Bitcoin, pour suggérer que les émetteurs de la monnaie acquièrent une licence, ce qui, limitant les émissions, pourrait bien accroitre encore la spéculation sur les bitcoins en circulation.

En attendant, de nombreuses interrogations ont cours sur le net concernant la nationalité et l’identité réelle du mystérieux fondateur Sahoshi Nakamota.

Ainsi, relisez donc notre texte ci-dessus : tout se passe exactement comme prévu !

Guillaume ALMERAS/Score Advisor

 

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