Cela commence à devenir lassant ! Pas un mois désormais sans que ne sorte un gros rapport sur les disruptions dans la banque, qui annonce en général la même chose que tous ceux qui l’ont précédé. Depuis plus de cinq ans, de même, un flot inlassable d’articles nous assurent que les banques sont gravement menacées et pratiquement fichues, cela ne saurait tarder. Le genre de la banque-catastrophe fait toujours recette ainsi. Mais il peine à se renouveler. De sorte que l’emploi à tort et à travers de mots-valises, comme Ubérisation, finit par agacer ; comme la grande menace des GAFA, invoquée à tout bout de champ. Depuis quelques temps, ce sont les API et les agrégateurs, à partir desquels on nous promet, encore une fois, le grand soir des banques.

Une API (Application Programming Interface), ou interface de programmation, est un logiciel qui installé par une banque peut, pour le dire très simplement, permettre à ses clients de récupérer dans ses propres applications les données qui les concernent et donc d’en organiser la présentation et l’utilisation comme il leur plait.

Cela laisse le champ libre à de nouveaux acteurs pour proposer des agrégateurs de comptes aux clients des banques, pour les aider à gérer leurs comptes et leur budget. Ces nouveaux acteurs, se retrouveraient ainsi en position d’intermédiaires entre les banques et leurs clients, accaparant la relation à leur profit.

Convaincu que cela serait à même d’accroître la transparence sur les tarifs bancaires et donc à forcer les établissements à entrer dans une plus vive compétition au bénéfice des consommateurs, le gouvernement britannique entend obliger les banques à développer une API standard – constitué à cet effet, l’Open Banking Working Group a publié un rapport il y a quelques mois. Et des dispositions semblables devraient apparaître dans la nouvelle Directive européenne sur les services de paiement (DSP2) en 2017.

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Pour les clients, dès lors, à quoi correspondra l’Open bank de demain ? Un récent article de Challenges l’imagine :

« Nous sommes en 2020. Jean Dupont, comme de nombreux Français, vient de sauter le pas et utilise un agrégateur de comptes pour gérer l’ensemble de ses finances. Ces applications mobiles permettent de consolider et de piloter à partir d’une seule plateforme tous ses comptes et produits bancaires, mais aussi son épargne salariale et ses moyens de paiement électronique, comme son compte paypal ou ses bitcoins. Salaires, impôts, loyer, électricité, gaz, téléphonie: l’ensemble des revenus et des dépenses sont digitalisés, analysés et présentés sur une interface qui permet une optimisation de la gestion du budget familial. Il évite à Jean Dupont d’être à découvert. Il anticipe les échéances de factures et peut automatiquement transférer de l’argent de son livret A, domicilié dans une caisse d’épargne du Limousin, à son compte courant logé dans une banque en ligne pour éviter les intérêts débiteurs. Il propose aussi à titre de précaution des options de prêts à la consommation quand son client part en vacances avec peu d’argent sur son compte. Dès qu’il anticipe un excédent sur le mois, l’agrégateur propose à Jean Dupont différentes solutions pour mettre son argent de côté, notamment via des « robots » proposant une gestion algorithmique de son épargne. Son agrégateur passe en revue en permanence tous les produits souscrits pour vérifier qu’ils figurent parmi les plus compétitifs du marché… »

Malheureusement, rien de ce qui est décrit là n’arrivera vraiment parce que tout cela reste loin de la réalité. Lorsqu’ils gèrent leur budget, la plupart des gens n’ont pas l’impression d’être Dark Vador aux commandes de son vaisseau amiral ! Ils ont peu de comptes, sont prélevés pour beaucoup de leurs factures récurrentes et il ne leur suffit pas de demander un crédit pour l’obtenir. Ils dépensent plus facilement qu’ils ne font d’économies, lesquelles – et les robots n’y changeront rien – trouvent une rémunération insignifiante dans un monde où les taux sont proches de zéro. Tout ceci explique d’ailleurs que les outils de PFM sont loin de rencontrer le succès attendus. Pour beaucoup, faire ses comptes est un moment de tension, un moment pénible parce que la situation financière est étroite. Et si l’on propose des outils performants de gestion, beaucoup comprennent que cela concerne ceux qui ont de l’argent.

Surtout, la situation décrite ci-dessus est assez absurde ! Car il y a toujours des banques, qui proposent toujours les mêmes produits et qui attendent que les agrégateurs les mettent en concurrence et retiennent leurs offres. Alors que ces agrégateurs sont des sortes de banques sans produits, il semblerait plus facile que les banques proposent leurs produits en même temps que les services des agrégateurs !

Ce dernier scénario là est crédible et c’est précisément l’impact qu’auront sans doute les API. En effet, parce qu’à partir des mêmes données clients, d’autres acteurs pourront développer de meilleures offres et services, au moins sur certains segments, cela signifie que les offres et services des banques vont devoir évoluer et gagner en utilité et pertinence par rapport aux attentes des clients. En fait, ce mouvement est déjà enclenché. On le voit notamment sur un marché comme celui des Pros. En même temps, de telles approches risquent également de jouer dans le sens d’une égalisation et d’une uniformisation des offres et services, favorisant à terme des concentrations.

Quoi qu’il en soit, dans un premier temps, la mise en place d’API se traduira sans doute par une mise en concurrence plus vive entre établissements et la prise en compte de cette concurrence dans leurs offres. Cela favorisera-t-il également l’apparition de nouveaux acteurs ? Ici, certains évoqueront inévitablement les GAFA. Mais la question, à ce stade, reste entièrement ouverte. Beaucoup comptent que les GAFA sont capables de développer, d’imposer à leur échelle, de nouveaux usages, de nouvelles opportunités et de nouvelles attentes. Cependant, il n’est rien de tel dans la description que nous avons reproduite ci-dessus. On ne fait qu’automatiser, au mieux optimiser, des pratiques courantes et, si cela paraît commode, cela parait également un peu vain et même en décalage par rapport aux besoins réels. Les métiers bancaires ne sont pas fondamentalement modifiés mais on imagine que de nouveaux acteurs puissent les exercer, selon un modèle économique qui resterait à creuser.

Pourtant, si l’on veut concevoir une rupture, il faut imaginer un changement des offres et des métiers et non seulement des usages. A ce stade, les API et les agrégateurs ne permettent pas encore de l’envisager ; comme beaucoup d’innovations, dont on attend trop facilement qu’elles provoquent à elles-seules une révolution.

Guillaume ALMERAS/Score Advisor

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