Bâle II a généralisé à l’ensemble des engagements bancaires, dont les crédits, la notion de value at risk (VAR). Les principes de cette approche sont les suivants :

  • Les différents risques se réalisent selon une certaine distribution de probabilité (on peut prévoir le cours des choses).
  • Cette distribution peut être déduite de l’observation de séries historiques (le présent reproduit en gros le passé).
  • Les fonds propres des banques doivent correspondre à la probabilité de réalisation des différents risques, à leur value at risk.

Selon cette approche, les fonds propres des banques doivent couvrir les pertes possibles auxquelles elles sont exposées y compris les pertes les plus élevées. Mais c’est impossible, pour deux raisons :

  • Si l’on observe le passé, la plupart des pertes sont peu élevées et leurs écart-types se distribuent autour d’une moyenne (une gaussienne) par rapport à laquelle la probabilité qu’une perte dévie fortement est très faible. Vont ainsi être proprement masquées les pertes peu fréquentes mais gigantesques, les crises – ce « hasard sauvage » de Benoît Mandelbrot, qui fait pourtant l’histoire. Puisque ces risques sont peu fréquents par rapport à l’ensemble des pertes, on les évacuera même avec un niveau de confiance statistique très élevé. Au premier semestre 2012, JP Morgan a ainsi subi 2 milliards $ de pertes sur des dérivés de crédit. La VAR indiquait une perte maximale possible de 130 millions $. Depuis la crise, ce qu’on nomme « Bâle 2,5 » requiert que le calcul des VAR soit stressé, pour prendre en compte les événements hors norme. Mais cela ne peut suffire. Par sa construction même, la value at risk rend aveugle aux risques les plus importants, ce qui explique que certains, comme Nassim Taleb, aient pu dénoncer le « charlatanisme » de la finance quantitative.
  • Sauf à paralyser totalement l’activité bancaire, on ne peut exiger des banques qu’elles disposent de fonds propres équivalents aux pertes maximales qu’elles pourraient subir. Leurs fonds propres réglementaires seront forcément ajustés à la probabilité moyenne de réalisation des risques qu’elles encourent. De sorte qu’en cas de crise, ces fonds propres seront tout à fait insuffisants ! En retenant la value at risk, la réglementation bancaire raisonne de manière assurantielle mais ne prévoit aucun réassureur – sinon les Etats ou les banques centrales, qui ne sont pourtant pas du tout désignés dans ce rôle et qui, depuis la crise, pour limiter leurs interventions, renforcent une réglementation qui les rend indispensables !

Certes, une réglementation ne peut prévoir tous les cas les plus rares, les situations les plus improbables qui pourraient, dans l’absolu, faire tout s’effondrer. Mais la crise récente a montré que la réglementation bancaire actuelle est pratiquement impuissante face à une situation particulièrement dangereuse : celle du financement de bulles spéculatives. Bien sûr, savoir quand on peut effectivement parler de « bulle » fait l’objet de nombreux débats d’experts. Toutefois, si l’on admet qu’il est possible que les banques se retrouvent à financer de manière importante des actifs dont la valeur, coupée de toute réalité économique, peut s’effondrer du jour au lendemain, alors il faut souligner que dans un tel cas de figure le dispositif réglementaire ne verra rien et, n’obligeant pas les banques à se prémunir, ne jouera aucun rôle prudentiel.

C’est que tant que la bulle n’a pas éclaté, aucune recrudescence des risques ne se laisse constater. La distribution probabiliste des pertes demeure stable et même, dans beaucoup de cas, s’améliore – c’est bien ce qui a été constaté sur le marché immobilier jusqu’en 2008, tant en Espagne qu’aux USA. En revanche, une fois la crise survenue, la dégradation de la probabilité des risques obère toute reprise. Aussi faut-il souligner que, dans un monde où les taux sont bas et où une épargne abondante est à la recherche de rendements meilleurs que ceux du marché – ce qui représente deux conditions particulièrement propices à la formation de bulles – une réglementation bancaire procyclique n’est pas sans danger. Depuis la crise, toutefois, une prise de conscience est intervenue à cet égard. Des fonds propres anticycliques ont été introduits.

Guillaume ALMERAS/Score Advisor

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