Au cours des années 90, avec le passage aux normes comptables IFRS, la notion de « juste valeur » (fair value) s’est généralisée. Les actifs sont désormais valorisés à leur prix de marché à la date de clôture du bilan, en remplacement de l’ancienne méthode du coût historique, qui faussait l’appréciation de la valeur réelle des sociétés. Quelle valeur de ces dernières se dégage toutefois à présent ?

Dans une comptabilité à la juste valeur, les pertes et gains latents sont pris en compte comme s’ils étaient réalisés et cet abandon du principe comptable de prudence exerce un effet grossissant sur les acteurs les plus exposés à des risques, a-t-on souligné lors de la crise des subprimes, alors que les dépréciations d’actifs furent massives pour certaines banques et investisseurs. En regard, la tardive prise de conscience des montagnes de créances douteuses que portaient les banques japonaises au début des années 90 avait notablement retardé leur restructuration.

Toutefois, avec la crise, le principe de la juste valeur a subi d’importantes critiques, la plupart revenant à incriminer son impact procyclique (tout à fait assimilable d’ailleurs à cet égard aux appréciations des agences de notation) : il ne permet pas de voir venir les risques et, lorsqu’il provoque une dépréciation, celle-ci est à la fois trop tardive et trop lourde, compromettant tout redressement possible. La juste valeur ne donne même pas la valeur liquidative des sociétés, c’est-à-dire la valeur des actifs qu’elles pourraient vendre en cas de choc car, la crise l’a montré, la vente en situation d’urgence (distressed sales) d’actifs est à même d’en modifier le cours.

Mais il est une autre incidence de la juste valeur qui est peut-être plus gênante encore et qui a trait à la volatilité des résultats ainsi provoquée et donc à la réalité des fonds propres (y compris Tier 1). Dans une comptabilité à la juste valeur, en effet, il devient difficile de connaitre la part des résultats effectivement encaissés, disponibles – ce qui est problématique pour une réglementation bancaire entièrement fondée sur la garantie censée être apportée par les fonds propres ! Se profile ainsi le risque qu’à partir de fonds propres artificiels le crédit bancaire ne corresponde en partie qu’à l’émission d’une fausse monnaie, financée par l’endettement des établissements et qui ne pourra être payée, en cas de choc, que par l’émission monétaire de la banque centrale.

La réglementation bancaire a consacré la garantie apportée par les fonds propres au moment où leur notion devenait de plus en plus incertaine : non plus une réserve de pouvoir d’achat mais une capacité faciale d’absorption en cas de crise. La liquidité, de même, ne désigne plus tant le fait de disposer des fonds nécessaires pour rembourser ses dettes que l’accès possible au crédit – les deux ratios de liquidité à court et moyen terme de Bâle III s’inscrivent encore largement sous cette orientation. L’économiste Paul Fabra notait que la notion de besoin en fonds de roulement, qui mesure la part de ses dépenses courantes qu’une entreprise est incapable de financer par elle-même, est un concept complètement dépassé dans les manuels de gestion actuels. La solution est l’endettement – ce qui n’est vraiment possible qu’avec des taux bas, ce qui souligne la fragilité du modèle.

Si les résultats évoluent finalement moins en fonction de l’activité réelle de l’entreprise que sous l’impact immédiat de la valeur de marché de ses actifs, que signifie être actionnaire ? Investir dans une entreprise ou y réaliser un simple placement en fonction d’un arbitrage de marché ? Les actionnaires sont eux-mêmes de plus en plus volatils, de sorte que la rémunération du travail devient la principale variable d’ajustement, plutôt que la rémunération du capital. Tandis que l’investissement vise moins à créer de la valeur qu’à faire baisser le coût du travail. Le courtermisme règne, de sorte que l’on peut se demander finalement si leurs résultats momentanés donnent effectivement une idée de la valeur des sociétés.

Ces constats ne datent pas d’aujourd’hui, de sorte que le problème n’est pas tant la juste valeur elle-même que l’inertie avec laquelle on peut répondre aux questions qu’elle soulève – au niveau de la réglementation bancaire, quelques mesures contracycliques et de provisionnement dynamique assez incertaines, nous l’avons souligné dans un précédent billet.

La difficulté que l’on peut trouver à faire évoluer une réglementation internationale aussi massive et complexe que les normes de Bâle se comprend facilement. Seulement, n’est-ce pas là un réel problème ? Le risque n’est-il pas que la réglementation fasse finalement écran à l’appréciation des risques ?

Derrière les défaillances de banques survenues avec la crise, de sérieuses failles réglementaires sont apparues, remontant à bien avant la crise et tenant à l’aveuglement des autorités réglementaires face au comportement de certains établissements. Ce constat est formulé par une Commission parlementaire britannique dans un récent rapport Changing Banking for good. Et les parlementaires d’en appeler à plus de jugement et à moins de réglementations de détail et de traitement de données de la part des autorités réglementaires : « …our proposed emphasis on individual responsability within banks needs to be matched by the replacement of mechanical data collection and box ticking by a much greater emphasis on the exercice of judgment by the regulators… » (p. 12).

Guillaume ALMERAS/Score Advisor

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