Tombera ? Tombera pas ? Tandis que tout le monde a les yeux rivés sur les cours du bitcoin, on manque peut-être de voir l’essentiel de cette drôle de monnaie qu’on a souvent tendance à appréhender de travers…

Dans la fascination qu’exerce le bitcoin, son caractère technologiquement novateur ne compte pas pour peu. On ne cesse de louer ses performances, de souligner ses aspects innovants. Et l’intérêt pour la blockchain ne se dément pas. En regard, il est assez étonnant qu’on ne se rende pas plutôt à l’évidence : le système bitcoin est peut-être la plus incroyable usine à gaz informatique jamais bâtie ! Un système dont la lourdeur phénoménale se marque par une consommation électrique délirante. On a pu estimer qu’en 2020, le système consommera à lui seul autant de mégawatts que… le Danemark ! Bien qu’il soit totalement numérique, un bitcoin coûte nettement plus cher à produire (1 800 $) qu’une once d’or (1 115 $).

On pourrait également s’attendre à ce qu’un peu plus d’observateurs réalisent que le bitcoin n’a tenu aucune de ses promesses ! Car que nous annonçait-on ? Un système dont la gestion serait totalement décentralisée ? Elle est en fait concentrée entre les acteurs d’une communauté de plus en plus restreinte et elle réussit à conjuguer tout à la fois des modes de décisions réservés à quelques spécialistes et une organisation horizontale qui est source de blocages et qui interdit toute rapide évolution d’importance. Une monnaie libre ? Mais en quoi ? La traçabilité des transactions est par définition totale sur la blockchain et il semble assez illusoire de croire que l’anonymat puisse y être absolument garanti. Une monnaie accessible à tous ? Du fait de la lourdeur du système, l’expertise et les moyens nécessaires limitent considérablement l’accès à la communauté des mineurs. Quant au grand public, la complexité du système interdit sans doute à la plupart des simples acheteurs d’appréhender pleinement son fonctionnement et ses éventuelles évolutions. Un système parfaitement sécurisé ? Il a fait l’objet d’importants détournements. Une monnaie totalement gratuite et des règlements quasi instantanés ? Disons plutôt des coûts de transaction modiques et des délais de transaction rapides mais non garantis, ce qui pourrait être largement remis en cause avec la hausse du nombre de transactions, dès lors que l’ergonomie du système ne permet guère d’y faire face, comme le montre l’historique des délais moyens de validation des transactions :

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Au total, comment se présente le bitcoin aujourd’hui ? Comme une crypto-monnaie qui a éclaté en différentes branches. Une monnaie nouvelle dont on loue la transparence, alors que l’opacité de sa gestion est totale !

Récemment, la Directrice générale du FMI a pu considérer que le bitcoin et les autres crypto-monnaies pourraient à terme destituer les banques centrales, les banques conventionnelles et mettre en question le monopole des monnaies nationales. Un tel discours a de quoi laisser rêveur – non pas seulement parce qu’on peut se demander quel serait alors le rôle du FMI ! Christine Lagarde sait-elle bien de quoi elle parle ? Son discours énumère des conditions susceptibles de rendre les monnaies virtuelles plus stables – elles pourraient être émises sur le principe d’une parité fixe avec le dollar ou un panier stable de devises – mais qui les feraient totalement disparaitre telles qu’elles existent aujourd’hui. Sans le dire explicitement, la Directrice du FMI semble en tous cas se satisfaire de la perspective d’une ou de monnaies privées supplantant les monnaies nationales. Pourquoi pas ? Mais face à une telle perspective, la gouvernance du système bitcoin parait quand même assez problématique ! Qui est effectivement à même de décider exactement de quoi concernant l’évolution de cette monnaie privée dont on ne connait même pas les créateurs ? Tous ceux qui célèbrent le caractère libertaire des crypto-devises et voient en elles autant de pieds-de-nez faits aux banques devraient réaliser que rien n’empêche d’imaginer que, demain, quelques grandes banques internationales deviennent les principaux mineurs et développent les plus importantes plateformes d’achat/vente de bitcoins, mettant ainsi peu à peu la main sur le réseau – l’actuelle position ambiguë des Goldman Sachs et autres face au bitcoin pousserait même à le croire ! Et sans doute le bitcoin évoluerait-il alors comme l’envisage la Directrice du FMI…

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Enfin, tous les « experts » qui défilent sur les plateaux télés pour commenter la hausse du bitcoin et expliquer que tout cela est spéculatif et ne repose absolument sur rien de tangible devraient peut-être réaliser que le bitcoin a au moins démontré qu’une monnaie internationale (il faudrait dire plus justement « apatride ») peut concurrencer les monnaies nationales les plus importantes. De sorte que, comme le montrent actuellement les ICO – non sans abus ni dérives possibles – il semble bien qu’on se dirige vers un monde dans lequel les monnaies seront plurielles et pourront même se limiter à accompagner un projet ou la création d’une seule société. Un paysage économique nouveau, avec des opportunités d’enrichissement et d’investissement inattendues, invitant à reconsidérer les concepts classiques de monnaie, de spéculation et de financement de l’économie.

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Mais tout cela demeure extrêmement fragile car tout cela repose aujourd’hui sur un exemple singulier, celui du bitcoin, dont l’effondrement, s’il survenait, entrainerait sans doute une suspicion généralisée frappant aussi bien les autres initiatives. D’un autre côté, tant que les opportunités de profits, liées au bitcoin, seront aussi élevées et volatiles, on ne regardera pas beaucoup plus loin – notamment quant à l’évolution possible d’un système qui a d’ores et déjà rencontré certaines limites. Il reste donc à souhaiter (cela semble beaucoup dépendre des autorités chinoises) que le bitcoin trouve un rythme de croissance moins heurté, que les investisseurs cessent d’engloutir des millions à tours-de-bras dans des ICO fondées sur des projets blockchain dont beaucoup sont d’une naïveté risible et qu’on commence à véritablement explorer les potentiels des crypto-devises.

Guillaume ALMERAS/Score Advisor

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