Quel est l’enjeu stratégique le plus important pour les banques de détail ces cinq prochaines années ? A suivre la presse spécialisée, sans doute le mobile banking ou le big data. Pourtant ceux-ci semblent d’une certaine façon conditionnés par une question plus déterminante, dont on parle étrangement peu : les banques vont-elles parvenir à donner une nouvelle dimension aux systèmes interbancaires de paiement ?

Certes, formulé ainsi, le sujet a l’air particulièrement rébarbatif ! Alors, oublions les flots de littérature actuellement produits sur le big data et le mobile banking et tentons de présenter les choses de la manière la plus claire possible.

La vie économique se ramène en dernier ressort au fait que des personnes en paient d’autres. Et, jusqu’ici, elles ne pouvaient le faire qu’avec des moyens de paiement – espèces, chèque, prélèvement, virement, cartes – que seules les banques pouvaient leur procurer.

Aujourd’hui, cependant, on peut payer en utilisant son portable (certes pas encore partout mais peu importe ici). On peut donc utiliser un moyen de paiement que les banques ne délivrent pas (même si certaines se sont justement mises à le faire). Mieux même : on peut désormais gérer son argent à partir d’un compte, associé à son mobile, qui n’est pas un compte bancaire ; c’est le principe des portefeuilles électroniques. Certes, en l’état actuel des choses, ce compte est alimenté par un compte bancaire et tous les paiements se débouclent in fine de banque à banque mais l’important est que les paiements impactent alors directement un compte qui n’est pas détenu par une banque.

C’est important car l’acteur non bancaire qui offre la possibilité d’ouvrir de tels comptes – un opérateur téléphonique par exemple – se substitue aux banques comme opérateur de paiements. Dit techniquement, on passe alors d’un système « 4 coins » – la banque de l’acheteur est rémunérée (par un interchange) par celle du vendeur, simplement parce qu’elle a fourni un moyen de paiement à l’acheteur – à un système « 3 coins » : un opérateur connecte vendeurs et acheteurs et se rémunère directement auprès d’eux. Paypal en fournit un bon exemple. Un autre exemple assez connu désormais est celui de l’opérateur téléphonique Safaricom qui, avec sa solution mPesa, a accaparé une part significative des paiements au Kenya.

Un tel cas de figure pourrait-il se produire en Europe ? Quelle est la variable décisive en l’occurrence ? C’est la taille du réseau d’acceptation. C’est le nombre d’acheteurs et de vendeurs qu’un réseau est à même de connecter.

Partant, quels sont les plus grands réseaux existants qui pourraient permettre des paiements à une très large échelle, sans passer par les banques, en utilisant seulement un mobile ou une carte et un portefeuille électronique embarqué ?

Ils sont de trois types :

  • Il y a les réseaux Visa, MasterCard et, dans une moindre mesure, American Express. Ils ne sont pas universels mais, lorsque nous voyageons, nous nous apercevons tous que nous pouvons largement utiliser notre carte bancaire, dans beaucoup de pays.
  • Il y a les réseaux des opérateurs téléphoniques et des grands acteurs de l’internet – Facebook est aujourd’hui un réseau gigantesque et la start up Chirpify tente justement d’y permettre des paiements directs. Rien à voir cependant avec les réseaux téléphoniques qui eux sont véritablement universels, dès lors que quiconque a le téléphone – en revanche, tout le monde n’a pas un smartphone pour gérer un portefeuille électronique.
  • Il y a enfin les réseaux interbancaires de paiements, qui ne sont pas tous très bien connectés au plan mondial mais qui, au plan domestique, sont véritablement universels, permettant que quiconque paie quiconque, quelle que soit sa banque, à la condition que la population soit largement bancarisée, comme c’est le cas en France.

Ces trois réseaux sont aujourd’hui potentiellement concurrents et les choses peuvent aller assez vite : que l’on utilise les portefeuilles électroniques de Visa ou MasterCard ou qu’on impute simplement nos achat par commodité sur notre facture téléphonique et c’est autant de rémunérations liées aux paiements qui échapperont aux banques ; sans parler de tous les services qui peuvent être greffés autour des paiements par mobile.

Quelle parade peuvent trouver les banques pour éviter d’être ainsi dépossédées d’une de leurs fonctions essentielles ? Il n’y en a finalement qu’une : utiliser les systèmes interbancaires de paiements pour y véhiculer plus que des écritures de règlements. C’est, on le voit, un enjeu assez fondamental et deux initiatives récentes vont particulièrement en ce sens.

En riposte au projet de plateforme de paiements par mobile lancé par les trois principaux opérateurs téléphoniques britanniques, huit banques du Royaume-Uni, représentant 90% des comptes courants bancaires, viennent de lancer sous l’égide du Payment Council un système qui devrait être opérationnel au printemps 2014 et qui associera simplement un numéro de mobile aux différents comptes courants. Le numéro de téléphone remplaçant en quelque sorte le n° de compte, les paiements par mobile pourraient être traités comme les paiements par carte (le compte du portefeuille électronique devenant alors assez inutile).

En France, une autre orientation a été prise qui est encore plus prometteuse puisqu’elle positionne les banques sur le marché de la dématérialisation des factures et actes commerciaux, à travers Sépamail,  une messagerie utilisant le Bic et l’Iban comme identifiants de références. Fin 2012, BNP Paribas, le Crédit Agricole, le Crédit Mutuel-CIC et la Société Générale ont rejoint Sépamail, d’abord lancé par le Groupe Caisse d’Epargne /BPCE. Nous n’en dirons pas plus car cela fait déjà un bon moment que nous soulignons l’intérêt d’une telle orientation, qui trouve d’autres exemples étrangers et que vous trouverez largement exposée sur notre site.

Deux initiatives à suivre car elles auront sans doute bien des prolongements.

Guillaume ALMERAS/Score Advisor

 

 

 

 

 

 

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