Par les temps moroses qui courent, il serait opportun de se rendre compte que la banque de détail est l’une des grandes réussites françaises. Certes, un certain discours « antibanques » s’est généralisé depuis le début de la crise, qui confond allègrement banque de proximité et banque de marché et qui ne permet guère de le faire entendre facilement. Mais, surtout, pour le voir, il convient de plonger un peu dans les liasses fiscales – s’intéresser notamment au résultat courant avant impôt, avant éléments exceptionnels et avant reprises de provisions, qui donne la meilleure mesure de la rentabilité intrinsèque des établissements. Et puis, il faut dépasser la notion de groupe. Il faut aller en Province – c’est-à-dire, essentiellement, au niveau des banques mutualistes régionales.

Là, le paysage est tout différent de celui que donnent à voir les bilans des grands groupes bancaires nationaux. La rentabilité est forte et même souvent très forte, les coefficients d’exploitation parfois étonnants, les risques sont cantonnés et les réserves importantes. On n’y parle pas de plans sociaux. Nous l’avons signalé dans de précédents billets : au niveau de différentes Caisses régionales du Crédit Agricole – notamment mais pas seulement – certains indicateurs de performance se situent dans les tops internationaux.

La revanche de la Province sur Paris, alors ? S’il s’agissait de cela, l’intérêt serait assez maigre et il est plus frappant de constater un dynamisme, un esprit d’innovation chez beaucoup d’établissements régionaux qui parait bien plus fort que dans les états-majors centraux. Cela correspond assez bien à ce à quoi l’on assiste de la part des Credit Unions américains mais sans la fragilité, sans l’isolement de ces derniers – la réussite de la banque de détail en France s’enracine en effet dans la conjugaison d’une autonomie locale et de l’appui de groupes de dimension internationale. Il y a là un modèle qui, finalement, trouve assez peu d’équivalents à l’étranger.

A Paris, parler d’innovations, aujourd’hui, c’est essentiellement parler de banques en ligne, qui ne décollent pas quoi qu’on en dise et par rapport auxquelles les établissements de Province ne présentent pas particulièrement de retard. C’est encore parler de mobile banking, dont l’importance est incontestable mais dont la montée en puissance pourrait bien être un peu plus lente que celle qu’on imagine, à l’instar de ce que l’on a connu avec la carte bancaire. Et puis on se fait fort, enfin, de repeupler les agences en les meublant d’écrans tactiles et de machines à café…

A l’échelle régionale, les innovations sont assez différentes. Elles concernent le positionnement même des établissements, leur ancrage local. Elles leur donnent une identité sensiblement nouvelle et marquent leur autonomie. Disséminées d’une banque à l’autre, à ce stade, aucune ne parait encore décisive et toutes sont intéressantes : galeries marchandes (Crédit Agricole Champagne Bourgogne et Franche Comté, plateforme Direct & Proche des Banques populaires), ventes privées (Crédit Agricole Nord Midi Pyrénées, Nord-Est et Toulouse, Crédit mutuel Nord Europe), Localien (Crédit Agricole Touraine Poitou), baromètre régional « La vie d’ici » (Crédit mutuel Arkéa), Tookam et Pelikam (Crédit Agricole Pyrénées Gascogne), blogs clients/employés (Crédit Agricole Champagne Bourgogne), blogs locaux (Crédit Agricole d’Aquitaine), blogs d’agences (Crédit Agricole Charente Périgord), nombreuses initiatives diverses vis-à-vis des jeunes, des personnes en difficultés (la plupart des établissements), etc.

Sans doute un certain nombre de ces innovations se révéleront-elles décevantes. Elles n’en témoignent pas moins que l’avenir des banques de détail, loin de reposer sur de simples bouleversements technologiques, va provoquer une évolution de l’image, de la place et du rôle des banques. Sur ce terrain, aujourd’hui, la Province semble en pointe – comme, à sa façon, l’illustre bien la stratégie ambitieuse et audacieuse d’un groupe comme le Crédit mutuel Arkéa.

Tout ceci ne fait au fond que souligner que la banque de détail demeure essentiellement un commerce de proximité. Au-delà, il n’est pas interdit de considérer qu’il serait sans doute également temps que la puissance publique réalise qu’au cœur des territoires, les banques de détail représentent un levier économique particulièrement décisif, que va pourtant fortement contraindre une réglementation dont on peut par ailleurs discuter le caractère véritablement prudentiel… Mais, oups !, n’allons pas trop loin. Parler de « réussite » à propos de banques, en France, aujourd’hui, c’est déjà beaucoup.

Guillaume ALMERAS/Score Advisor

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