On reparle d’un nouvel LTRO, après ceux de 2011 et 2012 et les commentaires se multiplient une fois encore sur l’état du secteur bancaire européen. Le spectre d’une crise réapparait, quoique les avis soient pour la plupart assez incertains, voyant tour à tour la bouteille à moitié pleine (le fort levier de nombreuses banques européennes) et à moitié vide (les mêmes banques ont commencé à réduire assez radicalement la taille de leur bilan). Et si l’on manquait ainsi de voir l’essentiel ?

C’est la question que l’on peut se poser à la lecture de la récente étude de Deutsche Bank Research : Bank Performance in the US and Europe. An Ocean apart (26 septembre 2013). A travers une minutieuse comparaison des performances des banques européennes et américaines, plusieurs éléments alarmants sautent aux yeux, même des non-spécialistes.

Un premier graphique montre ainsi l’impressionnante perte du poids relatif des banques européennes en termes de capitalisation boursière :

Or ce graphique ne marque pas seulement la montée en puissance des pays émergents mais souligne un repli des banques européennes, qui ne correspond pas au poids économique que l’UE garde dans l’économie mondiale et qui témoigne plutôt du manque de rentabilité de ses banques :

Ces trois dernières années, le ROE des banques américaines s’est constamment redressé. Il représente désormais près du double de celui des banques européennes et augmente à due proportion de la baisse des risques :

Certes, si la reprise américaine actuelle s’avère moins solide que ce qu’on en dit, les profits pourraient être moins bons et c’est par ailleurs le rôle des régulateurs de s’assurer que les résultats ne sont pas en l’occurrence gagés sur une sous-estimation des risques. Mais, quoi qu’il en soit,  nous nous situons ici dans le cadre d’une dynamique bancaire classique jusqu’à l’épure. En comparaison, en Europe, la relation provisions/résultats est bien moins linéaire :

Au vu d’un tel graphique, la rentabilité des banques européennes semble devenue assez problématique. En fait, il faut s’interroger sur l’efficacité globale de leur modèle économique, comme l’indique le graphique suivant :

Même si, comptablement, les actifs des banques américaines sont dans une certaine mesure minorés par rapport à ceux des européennes, il apparaît clairement que la profitabilité de ces dernières ne suit pas l’accroissement de leurs engagements. Or cela ne peut manquer de faire redouter une sorte d’effondrement sous leur propre poids d’établissements dont les fondamentaux se dégradent ainsi et donc les capacités de refinancement et de fonctionnement ; tandis les actifs qu’ils portent sont devenus à ce point imposants qu’on ne peut même plus parler de too big to fail :

Quand les bilans des banques d’un pays représentent plusieurs fois son PIB, le risque de défaillance de ces banques n’est plus une menace. Il commande la politique économique, exactement comme la dette des Etats, qui lui est directement liée, lorsqu’elle atteint le montant du PIB. Cela se traduit d’abord par le fait que les banques ne peuvent plus jouer leur rôle de banque, malgré les liquidités que leur dispense la Banque centrale européenne :

Ici, il faudrait souligner que les évolutions réglementaires en cours exacerbent cette situation, en même temps qu’elles paralysent les efforts que les banques européennes devraient engager pour faire évoluer leurs modèles. Mais c’est sans doute inutile ! Cela passerait pour défendre le point de vue des banquiers. Or, au-delà d’eux, un large consensus s’est établi pour ne pas mettre en cause le bien fondé d’une réglementation prudentielle reposant pour l’essentiel sur l’accroissement des fonds propres. Ceux-ci n’ont pourtant de réalité que comptable et rien n’assure de leur disponibilité en cas de défaillance. De plus, leur mobilisation repose sur une estimation statistique procyclique des risques et donc, par définition, anti-prudentielle (malgré les quelques correctifs qui ont été introduits). Bâle II n’a en rien permis de prévenir la crise de 2008. Lehman et Dexia se sont effondrés avec d’excellents ratios de fonds propres mais rien n’y fera ! L’ensemble de l’économie pâtit de leurs impacts mais les évolutions réglementaires en cours semblent punitives vis-à-vis des banques et c’est ce qu’on veut sans doute.

Au total, tandis que l’on spécule encore une fois sur la possibilité d’une crise bancaire, il se pourrait bien qu’on manque de voir ce qui est en train de se passer : le risque d’une implosion bancaire plus lente apparaît qui, à terme, pourrait signifier un assèchement du numéraire en Europe. Face à un tel risque, on ne dispose guère aujourd’hui comme cordes de rappel que les LTRO de la BCE, qui soignent mais ne guérissent pas et l’espérance d’une croissance forte en même temps que peu gourmande en crédit. Pas de quoi se rassurer…

Guillaume ALMERAS/Score Advisor.

PS le 15 octobre 2013 : la FBE partage visiblement nos inquiétudes, selon un article de l’Agefi.

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