D’un côté, voici Simple. Sous son versant ensoleillé, une startup américaine qui propose sur mobile des services financiers de manière « disruptive » par rapport aux banques classiques : une offre simplifiée, enrichie et transparente, totalement centrée client (mais appuyée quand même sur un établissement financier « classique » : Bancorp Bank). Sous son versant ombragé : Simple est la startup qui, dans le domaine financier, a sans doute le plus profité de l’attente du « grand soir » de l’effondrement des banques, précipité par l’apparition de nouveaux acteurs ; une attente tellement présente chez de nombreux journalistes et commentateurs spécialisés. En moins de deux ans d’exercice réel, Simple est en effet devenue une marque mondialement connue, en décalage complet avec sa réalité de marché (100 000 comptes ouverts). Tandis que sa volonté de damner le pion aux banques traditionnelles était si forte que ses fondateurs se sont visiblement vendus à la première d’entre elles qui leur aura fait une offre un peu consistante (117 millions $) !

D’un autre côté, voici BBVA, un établissement de taille moyenne à l’échelle mondiale mais, nous le soulignons souvent dans ces colonnes, certainement l’un des plus innovants aujourd’hui. BBVA, qui a déjà racheté plusieurs startups financières (Freemonee, SumUp, Radius) vient d’acquérir Simple et les commentateurs, surtout américains, sont sceptiques : chaque compte a été payé 1 170 $ (au même moment, chaque client de WhatsApp n’a coûté que 42 $ à Facebook ; pour se développer et atteindre ses 100 000 comptes, Simple n’avait levé que 18 millions $). Pour ce prix, BBVA acquiert un portefeuille de clients plutôt malingre, quand Capital One a mis la main sur 32 millions de comptes de dépôts en reprenant ING Direct aux USA.

Quel intérêt présente alors l’opération ? Elargir la gamme de produits de Simple ? Pour BBVA, l’enjeu serait faible. Acquérir une startup « tête chercheuse » propice au développement d’innovations, un peu comme les grands laboratoires pharmaceutiques gèrent leur R&D à travers des spin-off ? Cela n’aurait rien de nouveau et serait même assez décevant car « l’esprit startup » que les banques s’efforcent de cultiver depuis quelques années pour développer leurs innovations parait assez factice, voire même dangereux s’il revient à prendre acte de paralysies internes qu’on ne songe même plus à corriger. L’approche produit des choses excellentes (Soon d’Axa Banque) en même temps que d’autres plus incertaines (Hello Bank), de sorte qu’il n’y a pas là de formule magique.

A notre sens, cependant, la démarche de BBVA doit être stratégiquement envisagée de manière différente. Elle ne se comprend que si l’on souligne que BBVA, banque réellement innovante, a mis la main sur le plus emblématique des nouveaux acteurs susceptibles de faire concurrence aux banques. C’est là un coup stratégique assez comparable à celui voyant Google, leader pour les navigateurs internet avec Chrome, être également le premier financier de la Fondation Mozilla qui développe Firefox, son principal concurrent ! Mozilla que, selon la même logique, Google pourrait pousser à développer l’OS mobile open source Firefox OS, qui serait le mieux à même de faire ombrage à Androïd. Cela revient à organiser sa propre concurrence et pour un établissement disposant d’une longueur d’avance en matière d’innovation, c’est la meilleure façon de raffermir sa position. Cela rend en effet les solutions propres des compétiteurs bien plus difficiles à développer puisqu’elles sont prises entre deux feux. Tandis que les acquisitions de startups, qui paraitront d’autant plus nécessaires à ceux qui veulent entrer dans la compétition, seront bien plus onéreuses – BBVA a payé cher Simple sans doute mais bien moins que ne devront le faire les autres banques pour acquérir des startups financières comparables désormais ! C’est là au total un genre de manœuvre hardie mais superbe si elle réussit, comme on aimerait voir les banques françaises en développer de semblables plus souvent…

Guillaume ALMERAS/Score Advisor

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