Créé en 1983, opérant depuis les USA, le Royaume-Uni et l’Inde, le fonds d’investissement Accel Partners et certains de ses managers, comme Jim Breyer, sont devenus célèbres pour avoir compté parmi les principaux investisseurs de Facebook. Mais bien d’autres perles apparaissent dans le portefeuille du fonds : DropBox, Spotify, Groupon, Blablacar, … Présentant ses investissements, Accel Partners ne distingue pas particulièrement les services financiers, bien qu’il soit investi dans nombre de startups dans ce domaine, nous allons le voir ci-après, et bien qu’il semble, surtout, suivre une vision qui, pour n’être pas explicitement dite, se dégage assez clairement. Une vision selon laquelle les activités financières et bancaires obéiront demain à des problématiques générales qui les débordent largement.

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D’emblée, il n’est sans doute pas inutile de souligner qu’un fonds d’investissement ne bâtit pas une offre propre, ni un empire industriel. Il parie sur ce que l’avenir valorisera. Et, de ce point de vue, si l’on regarde l’essentiel des participations d’Accel Partners, cette valeur tiendra à un mot : l’information. La capter, la traiter, parvenir à un niveau d’analyse individuel, voilà l’enjeu ; lequel suscitera la formation de véritables « usines » fournissant les entreprises. Sans surprise, ainsi, les solutions de Big Data en Cloud occupent une part significative des investissements du fonds (Sumo Logic, Trifacta, Pixata, MyThings, Truste, Kensho, …).

Au-delà, il s’agira de définir des offres originales et personnalisées : suivre son actualité sur les réseaux sociaux par exemple (Eventifier, Summify), disposer d’un moteur de recherches personnalisé (Prismatic), gérer ses relations (RelateIQ), soigner sa ligne (My Fitness Pal), … Le pari est d’anticiper que les marchés de demain seront fondés sur une triple dimension de collecte d’informations personnelles, de restitution individuelle adaptée et de croisement avec d’autres réseaux. Qu’ils se déploieront à travers la gestion d’une multitude de tâches, pour les particuliers (AmiTree : recherches immobilières par exemple), comme les entreprises (Nor 1 : optimisation de la gestion hôtelière). Dans la finance, on pense bien entendu au PFM, pour les particuliers (LearnVest) et les entreprises (Trufa). Les banques en effet n’y échapperont pas. Leurs produits et services, de plus en plus personnalisés, emprunteront à des fournisseurs extérieurs (Accel Partners est également investi dans Yodlee, d’ores et déjà leader mondial de l’agrégation des données financières fournissant plus de 200 banques à travers le monde).

En même temps, de plus en plus d’offres financières leur échapperont, dans la mesure où les banques n’auront plus les moyens d’y être vraiment compétitives : transferts d’argent (Accel Partners est investi dans World Remit, Peer Transfer pour les étudiants, Circle pour Bitcoin et les monnaies digitales), paiements par mobile (Go Cardless, Venmo, Clinkle, BrainTree, Cardspring), crédits à la consommation (Wonga), crédits de fonds de roulement pour les entreprises (Can Capital), prêts directs en crowdlending (Prosper, Funding Circle pour les TPE).

Dans le monde financier qui se dessine à travers les investissements d’Accel Partners, les clients ont disparu ! Du moins ne ressemblent-ils plus guère à ceux que l’on connait aujourd’hui. Chacun est connu directement, individuellement et doit l’être s’il veut accéder à des services. A lui de se bâtir son propre profil, en utilisant notamment les réseaux sociaux. Le pari est qu’à l’heure du Big Data, l’asymétrie d’information caractérisant traditionnellement l’octroi de crédit (comment juger de la situation, de la bonne foi et des capacités de remboursement de l’emprunteur) sera complètement renversée. Celui qui sollicite un crédit aura une obligation de transparence, dans la mesure même où il ne sera pas en mesure de savoir tout ce que l’on peut connaitre de lui. Car, sur internet, nos traces sont partout pour qui se donne les moyens de les collecter et de les analyser. Encore une fois, l’information sera la matière première de l’âge digital qui se crée sous nos yeux.

Montrer patte blanche. Organiser sa propre transparence. Fournir sur soi des informations qualifiantes et, pour cela, fonctionner en réseau. Pour la création et le fonctionnement des marchés, les communautés seront indispensables. C’est une dimension qu’apportent les réseaux sociaux (Facebook mais aussi, parmi les investissements d’Accel Partners, Gudville, pour les actions charitables).

A l’extrême, cette vision est actuellement testée à travers une étrange entité figurant elle aussi parmi les investissements d’Accel Partners : Lenddo.

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Opérant aux Philippines, en Colombie et au Mexique, Lenddo distribue des crédits mais n’est pas une banque, plutôt une communauté. Pour bénéficier d’un prêt, on doit seulement donner accès à sa page Facebook. Lenddo affirme pouvoir en tirer une évaluation précise du creditworthiness de chacun. Il s’agit donc en fait d’exhiber sa communauté (et de choisir des personnes qui pourront être interrogées, des « character references »). Mais attention ! Tout membre indésirable aux yeux de Lenddo parmi ses amis diminue la capacité d’emprunt du postulant. Réciproquement, tout bénéficiaire d’un prêt ne se comportant pas correctement compromet la signature de ses amis.

Cette déclaration annonce-t-elle la banque de demain ? « By helping people, we can create relationships beyond financial transactions and build a global community that encourages goodwill and trust. » Avec Lenddo, on entre dans une nouvelle dimension des relations non seulement bancaires mais sociales, de sorte que, véritable expérience test, il est difficile de préjuger du succès de la formule. Mais elle assemble beaucoup d’éléments émergents aujourd’hui. On peut notamment se demander, si l’information devient la matière première de demain, si les internautes qui la fournissent ne devront pas être rémunérés ?, comme le suggère Jaron Lanier (Who owns the Future, 2013).

Quoi qu’il en soit, combien de banques sont aujourd’hui capables de mener des réflexions comparables ? Ce n’est pas qu’elles ne sentent pas les enjeux que portent le Big Data, les offres personnalisées. Mais, alors qu’elles furent parmi les premières entreprises à investir les réseaux sociaux, combien d’entre elles ont compris qu’il ne s’agissait pas tant de vitrines ou de supports de SAV que des vecteurs identitaires, communautaires ? La difficulté de beaucoup de banques à voir loin, à remettre en question leurs modèles fonde directement les paris d’un investisseur comme Accel Partners, dont on peut certainement discuter la vision mais dont il faut reconnaître qu’elle existe, qu’elle est cohérente et qu’elle part de loin.

Guillaume ALMERAS/Score Advisor

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