Créé en 2004, The Omidyar Network porte les investissements de la fondation montée par Pierre Omidyar, le créateur d’eBay, et sa femme. A travers un portefeuille d’une soixantaine de participations sont ainsi soutenus des projets à but non lucratif et des entreprises commerciales, avec un axe fort : la création de communautés en ligne et l’empowerment des internautes. La traduction de ces orientations dans le domaine financier mérite qu’on s’y attarde un moment.


A travers les investissements de l’Omidyar Network se dégage clairement cette vision – certains pourront la trouver toute romantique – que le pouvoir du web est de créer des communautés, des collaborations et qu’à ce titre il définira de plus en plus la sociabilité professionnelle et privée. Sans surprise, ainsi, le Network est investi dans des plateformes collaboratives de développement d’idées et de projets (Innocentive, SocialText), dans des platformes facilitant la création de groupes de rencontres, d’intérêts et de partage (Meetup, Couchsurfing pour aider les voyageurs à trouver des hôtes dans d’autres pays) et dans des outils et projets éducatifs (Renaissance learning, Altschool).

Une autre dimension s’y ajoute : l’empowerment des internautes. Donner accès. A ceux particulièrement, particuliers et entreprises, qui n’accèdent pas aux financements bancaires (microfinance en Inde avec IntelleGrow et Vistaar, Zoona une plateforme de paiement pour les micro-entreprises en Zambie, Finestrella/Micel et ses micro-prêts pour acheter des mobiles au Mexique). Dès lors qu’il favorise la création d’une communauté, le web démultiplie les moyens d’action (avec Amicus, les associations peuvent transformer leurs donateurs en leveurs de fonds). Il donne du pouvoir, y compris au sens politique. Les communautés en ligne peuvent directement saisir les autorités en place (MySociety, SeeClickFix pour les problèmes urbains, Change.org pour lancer des pétitions).

Certes, direz-vous, mais en quoi tout ceci, qui est certainement louable et n’est pas non plus sans un petit côté soixante-huitard, a rapport avec la finance ? C’est qu’il est intéressant de voir comment, dans le domaine financier, ces idées conduisent à promouvoir des solutions originales.

Au titre du web communautaire, permettant un rapport direct entre les internautes, sans besoin de passer par les banques, on ne sera pas surpris que l’Omidyar Network soit investi dans Prosper, l’un des leaders mondiaux pour le crowdlending avec 2,2 millions de membres et plus d’un milliard $ de financements collectés. Aujourd’hui, cela ne parait plus original mais The Omidyar Network a été, avec Accel Partners, l’un des tout premiers investisseurs de Prosper.

S’il s’agit de faciliter l’accès au crédit pour des populations non bancarisées, on trouve parmi les investissements du Network une solution pour le coup très originale : Cignifi. Elle entend pousser les opérateurs téléphoniques à faire des prêts à leurs clients, en les assurant qu’elle est à même de réaliser pour eux un scoring fiable des emprunteurs potentiels en criblant les données se rapportant à l’utilisation de leur mobile.

Cignify
C’est assez intriguant et, dans la mesure où Cignifi dévoile peu la manière dont il s’y prend, on peut craindre une intrusion dans la vie privée des abonnés. Toutefois, il s’agit surtout de leur donner accès au crédit, sans qu’ils aient à fournir de garanties, sans considérer non plus des historiques de crédit qu’ils n’ont pas. La réflexion est en fait très intéressante : le web connait de moins en moins de clients anonymes mais des individus dont on peut cerner les particularités. Alors que la simple situation de ces individus peut inquiéter les prêteurs, le Big Data est à même d’introduire une dimension de rencontre personnalisée capable de l’emporter – c’est un aspect rarement considéré, que The Omidyar Network développe également en matière de recherche d’emploi et de compétences, en Inde à travers AspiringMinds.

S’ils savent comment ils seront jugés, aux internautes de jouer le jeu : montrer qu’ils sont des gens biens ! Sur le web, l’anonymat n’est plus qu’un leurre. Nos traces sont partout. Il faut en prendre son parti et soigner son profil. On peut alors parler de self empowerment, d’auto-habilitation : se prendre par la main, être à la hauteur de la confiance qu’est en droit d’exiger un prêteur. Tel est le parti pris et l’on arrive alors à Lenddo, cette non banque, comme elle se nomme elle-même, que nous avons déjà présentée avec Accel Partners, en laquelle The Omidyar Network est également investi et qui prête sur la seule analyse de la page Facebook des postulants, qui lui y donnent accès, en sachant que Lenddo regarde la qualité de leurs « amis ».

Qu’en retenir pour l’avenir des services financiers ? Alors que tout le monde parle aujourd’hui de la personnalisation des offres et alors que de plus en plus de sites marchands proposent de se connecter à partir de sa page Facebook, les orientations de The Omidyar Network signalent que la personnalisation désormais aura une forte dimension numérique et se traduira par des affiliations communautaires, des ramifications d’amis et de relations. Notre degré de sociabilité définira de plus en plus notre identité. Bien entendu, tout cela évoque fortement Big Brother, de sorte que cela ne sera acceptable que si les règles sont transparentes – ce qui reste encore largement à définir. Mais, en même temps – Facebook, Twitter et les autres réseaux sociaux, ainsi que les blogs personnels l’illustrent – parce que se composer un profil en ligne relève d’une affirmation de soi qu’on peut trouver plaisante, beaucoup d’internautes voudront qu’on en tienne compte. Combien de banques y sont aujourd’hui préparées ?

Guillaume ALMERAS/Score Advisor

Bookmark and Share