En France, on compte un certain nombre de startups prometteuses. Toutefois, comparées à celles d’autres pays européens – allemandes, suédoises ou espagnoles, particulièrement – elles sont souvent sous-capitalisées et peinent à acquérir rapidement et même d’emblée une dimension plus qu’hexagonale, voire même locale. D’un autre côté, on a de nombreux rapports sur l’innovation. Ce qui peut laisser perplexe.

Il y a quelques mois, BpiFrance a ainsi publié Innovation Nouvelle Génération, un document qui exprime sa « nouvelle doctrine » en matière d’innovation et qui revendique un changement radical d’approche. La Banque publique d’investissement étant l’organisme national chargé de soutenir le financement et le développement des entreprises, sa vision de l’innovation est évidemment des plus intéressantes. Et à cet égard, on ne peut manquer d’être frappé par le champ très large, très ouvert, qui est donné à l’innovation.

En annonçant que « l’innovation est le fruit d’un processus global dans lequel la R&D n’est qu’un ingrédient parmi d’autres, à intégrer dans une démarche organisationnelle complexe », BpiFrance entend en effet ne plus juger des innovations uniquement sous l’angle technologique. Une telle vision est devenue bien trop limitative en regard de nombreuses innovations porteuses, apparues ces dernières année (réseaux sociaux, covoiturage, finance participative, organisations agiles, …). Une grille d’analyse très large est ainsi dressée, qui laisse toute leur place aux innovations d’organisation, managériales, de commercialisation, de business model, ainsi qu’aux innovations sociales.

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Dans ce tableau, chacune des 6 typologies d’innovations retenues est évaluée selon son intensité, de 1 (innovation incrémentale) à 4 (innovation de rupture). Et ce qui semble particulièrement intéressant tient au fait qu’il ne s’agit pas de « ranger » les différentes innovations selon ces critères mais, pour chacune, de multiplier les angles d’analyse, pour mieux apprécier ce qu’elle peut avoir de réellement novateur. Il s’agit donc de considérer les innovations sous différentes facettes, loin de se limiter à un seul critère, notamment technique.

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Cette approche, néanmoins, n’a rien de nouveau. Elle est en fait assez banale et s’expose à d’importantes objections – car elle peut notamment conduire à masquer ce que certaines innovations peuvent avoir de vraiment décisif, qui ne repose souvent d’abord que sur un seul critère, capable de tout emporter. Quoi qu’il en soit, l’important est en l’occurrence qu’une telle approche soit retenue par un acteur de la stature de BpiFrance. Seulement, de ce point de vue, les choses peuvent paraitre assez inquiétantes. Surtout dès lors que, finalement, BpiFrance propose d’évaluer chaque innovation à l’aune de ces deux questions :

• Qu’est-ce que le projet apporte de neuf aux clients, utilisateurs et bénéficiaires ?

• En quoi le projet peut-il différencier l’entreprise de sa concurrence ?

La déception est forte car, bien entendu, ce sont là les deux questions les plus évidentes et les moins pertinentes en matière d’innovation ! On ne peut en effet leur donner de véritable réponse qu’une fois l’innovation installée, réussie. Tandis qu’avec de telles questions, on aboutit à une vision extrêmement limitative des innovations et des soutiens qu’elles requièrent. En somme, BpiFrance acceptera de financer une innovation si elle est ou promet d’être totalement unique et radicalement nouvelle ? Mais, dans la réalité, cela n’arrive pratiquement jamais ! Ce n’était pas le cas de Google à ses débuts et ça ne l’est pas davantage pour la poignée de startups fintech (Ulule, Compte Nickel, Leetchi, …) que cite en exemple le document de BpiFrance. Alors ?

Pour répondre à de telles questions ou valider les réponses qui leur sont données, il faut une très bonne vision sectorielle. Qu’en est-il chez BpiFrance ? C’est assez ce qu’on voudrait savoir car il y a de quoi s’étonner de voir ici citées les mêmes startups que l’on cite partout, qui sont pourtant loin d’être les plus innovantes et intéressantes dans leurs domaines souvent mais qui semblent bénéficier d’une sorte d’effet « vu à la télé » ! On peut pourtant estimer qu’un financement de l’innovation réussi repose sur la rencontre de deux visions, celle du créateur et celle de l’investisseur, qui ne compte pas moins que la première.

Par ailleurs, de la part d’un établissement public chargé de soutenir le financement et le développement des entreprises, on attendrait des critères distincts de ceux que peuvent avoir les autres investisseurs, notamment aux différents stades de développement des entreprises innovantes. Ce n’est cependant pas le cas.

Au total, on aboutit ainsi à une vision sommaire et scolaire de l’innovation, sans axes saillants, qui parait assez critiquable de la part d’un établissement dépositaire d’un rôle économique clé et disposant de tous les moyens pour l’assurer. De sorte que sur un sujet aussi évidemment crucial, on en vient inévitablement à se demander s’il intéresse véritablement. De quoi laisser perplexe !

P. Adoux/ Score Advisor

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