Ils ont trouvé des noms excellents : Zopa (« Zone of possible agreement »), « Prêt d’union » – il y en a d’autres. Ils ont séduit les investisseurs (Prêt d’union aurait réalisé la plus grosse levée de fonds pour une startup internet en 2011 en France) et leur décollage se confirme aujourd’hui : les sites de crowdlending (le crédit direct prêteur/emprunteur qui ne passe pas par les banques) ont le vent en poupe.

La presse s’intéresse à eux et même les politiques – mais, dans ce dernier cas, est-ce vraiment bon signe ? Derrière la faveur médiatique pointe l’attente du « grand soir » qui verra disparaitre les banquiers. Un ressentiment devenu assez commun qui profite aujourd’hui à tout ce qui est financier, en ligne et hors banque, même si c’est assez souvent au prix d’une ignorance crasse de ce à quoi servent les banques et comment elles fonctionnent.

Quoi qu’il en soit, Zopa et Prêt d’Union (deux initiatives très proches) méritent bien un détour…

Au départ, il y a une idée forte : on pourrait faire du crédit à la consommation de manière plus commode (parce que tout serait géré en ligne) et avec des taux plus favorables car, même plus bas que ceux du marché, ces taux resteraient attractifs par rapport à la plupart des autres placements pour des investisseurs, lesquels bénéficieraient par ailleurs eux-aussi d’une grande commodité pour investir.

L’idée semble excellente mais est-ce que cela marche ? On nous dira qu’il est encore trop tôt pour en juger mais nous restons malgré tout assez dubitatifs. Prêt d’Union a reçu des demandes de prêts pour 527 millions €. Il en a accordé… 18 millions, soit 3% des demandes. On le voit, si le crowdlending représente une alternative au crédit bancaire, comme dit la presse, c’est de manière assez limitée ! Pourquoi cette situation ? Parce qu’il n’y a pas assez de prêteurs ou parce que les critères de sélection des emprunteurs sont extrêmement drastiques – Prêt d’Union le reconnait d’ailleurs lui-même : il se doit d’être au moins aussi exigeant que les banques, sinon plus.

Entre ce que paient les emprunteurs et les intérêts servis aux prêteurs, 1% sont réservés aux impayés (lesquels, à ce stade, ne dépassent pas 0,32%). C’est qu’il faut financer les tâches de recouvrement, confiées à des sociétés spécialisées et qui ne sont pas facturées aux prêteurs (si l’on suit ce que dit le site de Prêt d’Union). C’est toute la limite de l’exercice : soit on assouplit les conditions d’emprunt et la charge des impayés risque d’être tout à fait dirimante. Soit on les maintient à un haut niveau d’exigence mais l’on risque de limiter les possibilités de prêt des investisseurs.

Il y a une solution, toutefois, et Zopa l’a développée, qui est d’inviter les investisseurs à courir délibérément plus de risque (Zopa leur propose trois niveaux distincts) contre une meilleure rémunération – n’y a-t-il pas là, toutefois, un risque de dérive usuraire : facturer de plus en plus cher des prêts à des emprunteurs qu’on acceptera de plus en plus fragiles, jusqu’à ce que les défaillances soient telles qu’elles fassent tout s’effondrer ? Le système commencerait alors étrangement à ressembler de très près à l’aventure des subprimes

Cette sinistre évocation – tout à fait inappropriée en l’état actuel, il faut clairement le souligner – est possible car le crowdlending réinvente à sa façon la titrisation – c’est là d’ailleurs peut-être son intérêt majeur. Il s’agit en effet de découper un portefeuille de prêts en classes homogènes (par maturités pour Prêt d’Union, par maturités et niveaux de risque pour Zopa), à travers une mutualisation des prêteurs et des emprunteurs et d’en  proposer directement la rémunération à des investisseurs ; et cela de manière extrêmement simple, commode, faisant de la titrisation un placement accessible même aux particuliers. Certes, par rapport à un schéma classique de titrisation, on ne trouve pas ici de tiers rehausseur mais cela pourrait tout à fait intervenir. En fait, la seule limite pour parler de titrisation tient à la taille des portefeuilles de prêts et cela renvoie à la question posée ci-dessus : comment accroitre le volume de prêts sans baisser les critères de sélection des emprunteurs ? Au fond, cette question serait facile à résoudre… pour les banques, qui pourraient ainsi proposer des solutions de placement, certes très limitées par rapport à leurs grandes opérations de titrisation, mais commodes et intéressantes pour leurs clients. On notera d’ailleurs que le premier actionnaire de Prêt d’Union est le Crédit Mutuel Arkéa…

Désolé de tout gâcher ainsi pour ceux qui attendent le « grand soir » des banques ! Mais, rassurez-vous, il est probable que nous serons les seuls à dire ces choses. Le crowdlending, ses supporters n’en démordront pas, va prendre aux banques et c’est ce que vous allez lire sans doute le plus couramment. Et puis, si ce n’est déjà fait, il y a fort à parier qu’un cabinet de consulting va nous annoncer le doigt tout mouillé en l’air que, d’ici 2015, le crowlending aura raflé, aller disons-le au hasard à sa place, 15% du marché du crédit à la consommation. Au moins…

P. ADOUX/Score Advisor

Bookmark and Share