Alors que beaucoup découvrent encore la technologie des registres distribués et tout ce qui l’accompagne (smart contracts, ICO, …), ses développements actuels en changent considérablement les principes et finalement la définition. Au point qu’on peut se demander ce qu’ont encore à voir avec les fondements de la blockchain la plupart des projets qui, depuis deux ans, ne cessent d’apparaître sous ce nom !

Comme le souligne un article de synthèse du cabinet juridique White & Case, un cadre juridique a commencé à être défini dans différents pays pour réguler tout à la fois les crypto-devises, les émissions de titres dans ces devises (ICO) et l’emploi des registres distribués. Or cette volonté régulatrice n’a pas du tout pour objet de s’opposer à leur développement mais se soucie plutôt d’en clarifier, d’en normaliser et d’en encadrer l’usage, à l’heure où des Bourses ou de grandes agences fédérales américaines entendent explorer l’utilisation de la blockchain.

Seulement, alors que les blockchains sont fondées sur le principe d’un fonctionnement disséminé entre tous les utilisateurs, sans tiers de confiance centralisateur, tout encadrement juridique revient lui à désigner des responsables de leur fonctionnement, comptables et maîtres d’oeuvre centraux de différentes obligations : obligations déclaratives dès lors que les ICO sont assimilées aux autres valeurs mobilières, obligations de surveillance au titre de la lutte contre le blanchiment et le financement de la criminalité, obligations de transparence et de suivi vis-à-vis des utilisateurs – ce qui passe par une standardisation des technologies (on parle déjà de normes ISO, l’ISO/AWI 22739 s’efforçant dans un premier temps d’uniformiser la terminologie et l’expression de concepts en matière de registres distribués).

Ainsi, si l’on peut désormais concevoir une utilisation de plus en plus générale des blockchains, ce sera au prix non pas seulement d’une normalisation mais, par rapport aux idées d’origine, d’une véritable dénaturation.

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Est-ce vraiment surprenant ? L’apparition des blockchains s’est accompagnée d’une floraison d’utopies charmantes mais souvent très naïves qui ont vite été rattrapées par la réalité, notamment avec la DAO de Slock.it. Face aux promesses liées aux crypto-devises et à la blockchain, la surprise est plutôt que peu de voix finalement aient émis des réserves. Pour souligner par exemple, comme cet article, qu’une organisation « sans frictions » et totalement décentralisée peut représenter une véritable régression.

Visa a récemment annoncé que la technologie de la blockchain n’était pas très intéressante pour son activité principale (voir cet article). Étonnamment, personne n’avait souligné auparavant qu’imaginer Visa fonctionner sur un registre distribué, comme c’est le cas des transactions en bitcoin, soulève des impossibilités matérielles telles que cela parait complètement absurde.

On s’achemine donc probablement vers une exploitation sous licence réglementaire des blockchains, du moins les plus importantes. Ce qui favorisera sans doute leur appropriation par quelques grands acteurs – nous l’avons récemment souligné dans le cas de Goldman Sachs. Et, à vrai dire, cette évolution a été largement anticipée puisque les projets de blockchains privées et hybrides (ie : au sein desquelles le processus de validation est réservé à certains « nœuds » ou à un seul) sont devenus majoritaires.

Certes, cela ne signifie pas le retour, derrière un simple habillage « blockchain », à une architecture classique client/serveur (même si l’on peut se demander si ce n’est pas ce à quoi l’on assistera dans un certain nombre de cas…).

Comme le montrent par exemple les développements actuels en matière de trade finance, la technologie des registres distribués peut conduire à modifier certains modes opératoires, permettant de simplifier les traitements, d’en réduire les coûts et d’en raccourcir les délais. Une plus grande autonomie reconnue aux utilisateurs, fondée sur une transparence accrue des transactions et leur sécurisation par chiffrement, voilà ce que peuvent promouvoir les projets actuels de blockchain. Mais, dans un environnement très évolutif, notamment au plan juridique et réglementaire, il importe particulièrement de savoir exactement de quoi l’on parle.

I. Reider/Score Advisor

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