Très récemment, un certain nombre de responsables directement concernés ont déclaré que les réformes réglementaires ont nui à la liquidité du marché. Ils constatent une déconnexion entre les perceptions des régulateurs et des acteurs des marchés de gré à gré, concernant l’impact des réformes réglementaires en cours et à venir pour éviter de futures crises financières.

Pour eux, l’approche de la Fed, entre autres, portant l’attention sur les seuls spread bid/ask, ne tient pas compte de l’impact d’une politique monétaire très arrangeante depuis une décennie sur le manque de liquidité actuel. Sur un marché peu actif par manque de liquidité, le spread bid/ask et les tailles de lots demandés ne sont pas des indicateurs pertinents. Ils citent notamment en exemple les deux produits de dérivés de crédit les plus liquides, les indices CDX IG & HY (Markit CDX High Yield & Markit CDX Investment Grade Index Rules[1]), qui se négociaient avant la crise financière de 2008 avec un spread bid / ask d’un demi-point et de dix points de base respectivement, pour un notionnel maximum d’1 milliard USD. Au plus fort de la crise, leurs spreads bid / ask ont littéralement explosé à plus de 30 et 150 points de base. Les transactions réalisées l’étaient sur « quote request » seulement et en connaissant la direction de la transaction, avec des notionnels qui ont chuté à entre 5 et 25 millions de USD. A noter que ce resserrement de la liquidité s’est produit avec 40% de plus de teneurs de marché qu’aujourd’hui et avant la mise en place des lois Volcker ou Dodd-Frank.

Actuellement l’indice IG24[2] se négocie entre 60 et 65 points de base, avec un spread bid / ask d’un demi-point de base. Comme les teneurs de marché sont maintenant interdits de conserver le risque pris sur le marché et sans nouveaux entrants en raison de coûts gigantesques, on peut seulement imaginer ce qui pourra se produire à un niveau de spread bid / ask se négociant entre 150 et 200 points de base pour de futures échéances de cet index.

L’évolution de l’infrastructure de marché et la diminution de l’activité, suite aux réformes réglementaires, ont conduit à affaiblir les marchés institutionnels, lesquels sont, de ce fait, plus exposés aux mouvements rapides et inattendus. Avec des régulateurs éloignés, comme ils les voient, des problèmes réels créés d’après eux par les lois Dodd-Frank, EMIR, IFRS 9, Volcker et Bâle III, on peut imaginer les teneurs de marché sont en train de se préparer pour une prochaine crise financière !

L’IFRS 9 est-il trop ambitieux ?

Après de nombreux débats, les institutions financières doivent maintenant préparer les travaux du passage à la norme IFRS 9 et mettre en place une coopération renforcée entre les équipes opérationnelles des risques, des finances et de la conformité sous l’angle de la modélisation, de la gestion et de l’approche comptable d’un calcul unique du risque de crédit pour l’ensemble de la banque. Les défis et les pièges sont nombreux.

L’IFRS 9 implique la modélisation du risque de crédit en estimant ce que l’avenir apportera jusqu’à l’échéance de chaque transaction. Le modèle théorique de l’IASB[3] prévoit d’intégrer des pertes prévisibles jusqu’à l’échéance de chaque transaction, ce qui n’est pas le cas de la plupart des modèles de risque de crédit actuellement mis en œuvre. A cet égard, il n’est pas question de savoir qui a raison en soi mais, pour les établissements financiers, de créer un scénario défendable devant leur conseil d’administration et autres parties prenantes. Dans certains pays, un grand nombre de ces anticipations de gestion peuvent être remplacées par des estimations macro-économiques disponibles sur les marchés mais dans d’autres pays et sur les marchés de capitaux moins actifs de l’Asie-Pacifique, du Moyen-Orient ou en Europe continentale, beaucoup de ces données n’existent pas. Pour ces pays il sera donc difficile de créer ce « modèle défendable ».

Le Comité de Bâle sur le Contrôle Bancaire (CBCB) a établi des règles de gestion des risques ; elles sont à aligner avec les  exigences comptables de l’IFRS 9 et ce avec un même modèle de calcul et les mêmes données d’entrée, au niveau de la classification des transactions, souvent différente entre les exigences comptables et la modélisation des risques. La dernière est souvent basée sur des notations internes (et confidentielles), considérées comme stratégiques par la banque. La règlementation IFRS 9, comme l’ensemble des normes comptables, exige un reporting sur les données d’entrée des calculs ; cette situation expose la banque à devoir divulguer au moins une partie des sa gestion des risques, voire de sa notation interne.

Les opportunités implicites d’EMIR ou Dodd-Frank passées sous silence ?

Les obligations de traiter avec une contrepartie centrale (CCP) pour les premiers produits dérivés sont mises en œuvre et ne soulèvent plus de grandes interrogations. Le véritable point en discussion est de savoir ce qui se passera lors d’un défaut. Qui va l’absorber ? A ce stade aucune CCP n’est capitalisée, comme le sont les institutions financières, afin de gérer un défaut de contrepartie seule à son niveau. Plusieurs scenarii de mutualisation sont en place et même testés (ces tests font partie de la réglementation), cependant rien ne laisse penser qu’un défaut réel de contrepartie pourra être géré sans difficultés.

Les grandes avantages des contreparties centrales, dont les salles des marchés profitent déjà, sont l’amélioration de la gestion du collatéral, avec des nettings plus larges et l’apparition d’un collatéral trading renforcé. Les banques ne s’en plaignent pas.

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Les coûts et les conséquences de la non-conformité au sein des services financiers sont plus importants que jamais.

L’industrie financière traverse des moments difficiles avec des marges étroites, des volumes faibles et une confiance réservée de la part des investisseurs. En conséquence, les intervenants font face à une nouvelle réalité sur les marchés ; faire plus avec moins et accepter des règles plus strictes. Les processus et la technologie hérités des années avant crises du début des années 2000 ne permettent pas de répondre à ces évolutions. Les approches traditionnelles de gestion des risques et de la conformité ont largement échoué à répondre aux attentes internes et exigences réglementaires.

Comme les règlementations continuent de se renforcer, les responsables de la conformité devront relever les défis des grands volumes de données requis à l’entrée des traitements et l’augmentation du coût associé au stockage, la collecte, l’analyse et une chaîne de production cohérente, unifiée et efficace. Il est impératif de partager l’information plus facilement et rapidement afin de répondre non seulement aux exigences réglementaires, mais de soutenir et d’améliorer les décisions d’investissement dans l’ensemble.

Le coût de la conformité et d’un éventuel échec correspondant, est en hausse constant. Certaines analyses récentes prévoient des dépenses sur le marché mondial de la conformité en 2015 en augmentation de 7% à 8%, pour atteindre entre 2,6 et 2,8 milliards USD, comparé à une dépense de 2,5 milliards USD en 2014 et un rythme similaire pour 2016.

Le travail des gestionnaires de risque est plus que jamais un travail complexe et difficile, exigeant beaucoup de doigté en interne et aussi en externe. Les banques doivent établir en urgence des plans d’action pour tirer profit (au moins éviter des pertes) des exigences réglementaires de plus en plus croisées. Les conseils d’administration des institutions financières semblent s’y préparer, afin de mettre en œuvre leur volonté stratégique de minimiser les risques et de maximiser leurs profits, tout en évitant un « tsunami réglementaire ».

Michael Lemke/Score Advisor

[1]http://www.markit.com/assets/en/docs/products/data/indices/credit-index-annexes/Markit%20CDX%20HY%20and%20IG%20Rules%20Mar%202013.pdf

[2] Markit CDX.NA.IG.24

[3] International Accounting Standards Board : organisme international en charge des normes comptables IFRS/IAS

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