Vu de ce côté-ci de l’Atlantique la controverse actuelle concernant la nomination par Joe Biden de Saule Omarova comme Contrôleur de la monnaie a quelque chose de tout à fait surréaliste, puisqu’elle porte sur le fait de savoir si une femme affichant ouvertement des idées communistes – nous exagérons à peine, vous allez le voir – est vraiment la personne idoine pour superviser les banques américaines !

Cela pourrait paraitre surtout cocasse mais, à un tel poste, les choix ne se font évidemment pas au hasard. De sorte qu’il convient d’être attentif aux idées défendues par la nouvelle Comptroller of the Currency. Et l’on peut s’étonner que l’affaire ne trouve pas plus d’écho en France.

Au sein du Département du Trésor américain, l’Office of the Comptroller of the Currency (OCC) réglemente et supervise les banques et établissements d’épargne aux Etats-Unis. Pour les connaisseurs, son rôle est assez comparable à celui qu’exerçait en France le Comité des établissements de crédit et des entreprises d’investissement (CECEI), avant son absorption au sein de l’ACPR. Quoi qu’il en soit, l’OCC est un élément clé du paysage financier américain.

A sa tête, Joe Biden a donc nommé le mois dernier Saule Omarova, une professeure de droit de Cornell University. Mais cette nomination doit être approuvée par le Sénat, où elle soulève de nombreuses objections au sein même du Parti démocrate.

Le fait est que Madame Omarova ne mâche pas ses mots concernant les banquiers, qu’elle traite ouvertement d’escrocs et de profiteurs et auxquels elle assimile aussi bien les fintechs – sans même parler des acteurs sur le marché des crypto-monnaies (sauf les monnaies numériques de banques centrales).

Aux Etats-Unis, on est considéré comme communiste pour bien moins que ça. Mais, dans le cas de Saule Omarova, il n’est pas besoin de ça, tant elle ne s’en cache pratiquement pas ! Née en Union soviétique, au Kazakhstan, elle fut diplômée de l’Université d’État de Moscou en 1989 avec une thèse sur l’analyse économique de Karl Marx et la théorie de la révolution dans le capital. Une thèse qu’elle ne renie pas vraiment, s’étrangle Fox News.

Cela fait quand même un peu beaucoup, sans doute. Même en France, où nous sommes bien plus familiers avec les idées marxistes, nommer Arlette Laguiller à la tête de la Banque de France aurait pour le moins surpris. Alors pourquoi l’administration Biden a-t-elle fait le choix d’une telle personnalité ? Saule Omarova déclare vouloir en finir avec les banques telles que nous les connaissons (“to end banking as we know it ”). Est-ce une idée que caresse également l’administration Biden ? Ou bien sa nomination n’est-elle qu’une simple mesure faite pour satisfaire l’aile la plus progressiste du Parti démocrate ?

Il y a un an, Saule Omarova publiait un document : The People’s Ledger: How to Democratize Money and Finance the Economy. Elle y propose de confier à la Fed la gestion de tous les comptes bancaires.

En ce sens, l’ensemble du fonctionnement de la Fed devrait selon elle être repensé pour reposer sur un People’s Ledger. Ce que l’on peut littéralement traduire par un « registre populaire », sachant que « Ledger » renvoie évidemment à la blockchain, souvent décrite comme un « registre distribué ».

Il s’agirait d’une unique plateforme, administrée par la Fed et gérant toutes les activités de base des banques : gestion de comptes, crédits, dépôts pour les entreprises et les particuliers. Il est même précisé qu’au passif, les comptes de la banque centrale remplaceraient – plutôt qu’ils ne concurrenceraient – les dépôts bancaires privés.

Il ne s’agirait donc pas d’une nationalisation des banques. Celles-ci disparaitraient. En tous cas les plus grandes, certains petits établissements et credit unions pouvant assister la Fed (et étant rémunérés par elle) dans un rôle de banquiers de proximité. C’est la monnaie qui serait en quelque sorte nationalisée.

Une perspective effarante ? A chacun d’en juger. Il y a quelques mois, traitant du sujet des monnaies digitales de banques centrales, nous soulignions que, bien que paraissant encore plutôt inaccessible techniquement, la perspective de substituer les banques centrales aux banques commerciales était sans doute la seule réelle utilité que l’on pouvait trouver à ces nouvelles monnaies. Dont tous les grands pays poursuivent aujourd’hui le projet.

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