Depuis quelques années, les innovations et les bouleversements en matière de paiement sont si nombreux, ils recouvrent des enjeux stratégiques si déterminants qu’il est impossible de ne pas se demander quel horizon ils dessinent finalement. Quel est, en d’autres termes, l’avenir des paiements ? Cette question, étrangement, est cependant rarement posée.

Certes, sur les nouveaux moyens de paiement, les prévisions ne manquent pas. Mais la focale adoptée paraît la plupart du temps trop courte (on n’envisage que le mobile banking) ou trop floue (on annonce des paiements « sans friction », totalement transparents, qui paraissent assez utopiques ; on s’enthousiasme pour de simples gadgets : les wearables). Une sorte de consensus s’est installé : les espèces devraient tendre à disparaître, les portefeuilles devenir électroniques et l’on devrait de plus en plus utiliser pour payer notre principal écran de proximité, notre mobile, devenu smartphone. Dans la foulée, les paiements devraient devenir quasiment gratuits et les banques perdre ainsi l’une de leur principales sources de revenu, le marché étant emporté par l’ingéniosité de startups conquérantes et par la puissance des grands de l’internet.

Il y a cependant un problème. Le paiement par mobile décolle bien plus lentement qu’attendu. Il en va de même pour le paiement sans contact. Au mieux sont enregistrés des succès de niche, quand on attendait un remplacement large et rapide des moyens de paiement existants et notamment des espèces et des chèques.

Dans ces conditions, alors qu’elles font face à une rentabilité de moins en moins forte des paiements, le risque pour les banques n’est pas tant d’affronter la concurrence de nouveaux acteurs que d’avoir à supporter le développement de solutions qui ne seront vraiment rentables qu’à terme, tout en devant entretenir les moyens de paiement existants. Une telle configuration impose un certain attentisme que trop d’observateurs confondent avec une fondamentale incapacité des banques à innover ! Ainsi, ces cinq dernières années, qu’il s’agisse de wallets, de solutions mPos ou d’objets connectés, les banques ont rarement été les plus innovantes sans se laisser pour autant distancer – au moins sur le plan technologique.

En matière de paiements, cependant la tendance est le plus souvent de ne penser qu’en termes techniques et de croire que les usages vont naturellement et même, au moins chez les plus jeunes, spontanément s’aligner sur les nouvelles technologies. Cette manière d’envisager les choses peut générer des erreurs car, en matière de paiements, la dimension psychologique est déterminante.

Ainsi se trompe-t-on largement quant à l’envie prêtée au public, même jeune, de payer ses achats au plus vite et de la manière la plus transparente possible à partir d’un mobile. Psychologiquement, beaucoup de consommateurs préfèrent, tout au contraire, avoir recours à des moyens de paiement nettement distincts de leurs autres objets quotidiens.

On attend que les nouveaux modes de paiement remplacent immédiatement les autres mais, pour le public, tous les moyens de paiement ne sont pas équivalents et ne sont pas utilisés indifféremment. De nouveaux moyens de paiement qui apparaissent s’ajoutent ainsi à ceux qui existent, plutôt qu’ils ne les remplacent. Le contraire ne s’est encore jamais vu ! Comme le montre l’exemple de l’opérateur japonais NTT Docomo, même adoptés à une large échelle, les portefeuilles électroniques tendent à n’être utilisés que pour des types de règlements précis.

Dans ces conditions, on peut prévoir l’apparition de nouveaux systèmes de paiement développés, selon des stratégies à « 3 coins », par les GAFA et certaines Fintechs qui, comme les crédits à la consommation qu’ont pu proposer de leur propre fait les grandes surfaces ou les constructeurs automobiles, feront concurrence aux banques sans emporter l’ensemble du marché des paiements pour autant. Un marché qui sera plus éclaté qu’aujourd’hui. De sorte que les enjeux ne porteront plus tant sur la technologie des paiements eux-mêmes que sur le contexte dans lequel ils ont lieu. Cela se constate dès à présent : face à des clients de plus en plus nomades et sollicités de toutes parts, paiements, solutions d’épargne et crédits deviennent inséparables d’un projet de dépense ou d’un acte d’achat précis, assortis d’un « bon plan », d’une promotion.

Dans ces conditions, les wallets sont déjà dépassés ! Ils sont en train de devenir une simple fonction de base des mobiles, entre les mains de ceux – Apple, Google, Samsung – qui en développent les systèmes d’exploitation. Une fonction qui ne s’imposera d’ailleurs sans doute pas de manière générale mais pour des usages précis. Qu’attendre dès lors de Paylib, un wallet que développent plusieurs grandes banques françaises ? Avec Zapp au Royaume-Uni ou le projet Gimb en Allemagne, d’autres banques mettent plutôt sur pieds des solutions embedded.

Tandis, en effet, que l’attention se porte principalement, souvent exclusivement, sur le mobile banking, sont apparues des innovations qui, en matière de paiements, paraissent bien plus radicales et susceptibles d’enclencher de profonds bouleversements des usages et des habitudes. Ces innovations concernent les « paiements embarqués », ainsi que les smart payments. Sous ces perspectives, les moyens de paiement s’effacent. Les systèmes de reconnaissance d’identité personnelle les remplacent. A cet égard, TalktoPay de la Banque postale parait une solution bien plus intéressante que Paylib (auquel est également associée la Banque postale).

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En revanche, les actes de paiement ne pourront plus s’envisager sans « comptes intelligents ». Tout pourrait bien ainsi se concentrer de plus en plus non tant sur les moyens de paiements eux-mêmes que sur l’interface applicative associant aux paiements leur gestion, qu’il s’agisse de leur suivi, des démarches commerciales et administratives ou de la documentation qui les accompagne et les justifie, ainsi que leur financement. Swift avec ses BPO, la plateforme Tradeshift en fournissent déjà des illustrations en BtoB. En France, ce que propose une startup comme Payname parait particulièrement intéressant à l’adresse des particuliers. Tandis qu’une plateforme comme Sépamail pourrait permettre de développer des solutions interbancaires en BtoB comme en BtoC.

Mais un challenge plus immédiat – et différent selon les pays – attend les banques : les paiements instantanés, en temps réel. Cela participe pleinement aux évolutions en cours vers plus de transparence et de fluidité des paiements. Il a été estimé que le paiement instantané ne répondrait à un véritable besoin que pour 10% des transactions de paiement. Pour autant, son impact psychologique serait sans doute déterminant car il possède une dimension rassurante, sur la base de laquelle les paiements digitaux pourraient, pour le compte, prétendre vraiment remplacer le cash.

Guillaume ALMERAS/Score Advisor

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