C’est avec Xavier Milin que nous poursuivons notre enquête sur la désintermédiation bancaire, c’est-à-dire le fait, pour des entreprises, d’accéder au crédit ou à des financements directs, sans passer par des banques. On parle également en ce sens de « débancarisation ».

Ancien Directeur Administratif et Financier du groupe SAGE(1), Xavier Milin est  intervenu, à ce titre, dans la reprise de plusieurs dizaines d’entreprises. S’appuyant sur ces expériences, il a créé Basics Finance, société spécialisée en accompagnement dans la gestion financière d’entreprises (DAF à temps partagé…). Il accompagne des startups, notamment FinTech, au travers de plusieurs structures d’incubation, de financement et des business angels dont, entre autres, Dauphine Business Angels, Paris&Co et le Start-up Leardership Program. Ce denier, dont Xavier Milin en est l’un des cofondateurs, apporte son aide à des entrepreneurs au travers de formations et du mentorat.

Cet entretien apporte un double éclairage sur les nouvelles facettes de la désintermédiation. D’une part sur les nouvelles tendances de désintermédiation (nées des startup Fintech), d’autre part sur l’intérêt de la désintermédiation dans le financement de l’amorçage des start-up.

basics finance

Quand on parle de désintermédiation, on évoque souvent la relation de crédit (avec le crowfunding) : voyez-vous émerger d’autres formes ?

Effectivement depuis le 1er Octobre 2014  nous assistons à l’émergence de nombreuses plateformes de crowdfunding. Une des questions est comment arriver à sélectionner les entreprises qui cherchent à obtenir un financement par ce biais, en sachant que cette sélection ne peut pas être complètement automatisée et nécessite un minimum de relation humaine. Cette question touche certainement plus le crowdfunding que le crowdlending  (ie. Financement des entreprises par le prêt).

Concernant le crowdfunding ce qui est intéressant c’est que nous voyons émerger des formes nouvelles : nous avons par exemple SparkUp, société qui fait ce que l’on appelle de la love money(2), qui permet à chacun d’utiliser son réseau social (Facebook, Tweeter…) pour obtenir un financement par ses amis et sa famille et gérer ce financement de capitaux propres.

Par ailleurs, c’est un fait qu’aujourd’hui, apparaissent d’autres formes de désintermédiation dans d’autres domaines (que le prêt), dont voici quelques exemples que nous accompagnons :

  • Weeleo, plateforme de mise en relation de particuliers qui souhaitent échanger des devises, ce qui conduit à ne pas passer par un intermédiaire de change ou bureau de change,
  • Pumpkin qui permet d’effectuer des remboursements entre amis et compte aujourd’hui plus de 20 000 abonnés,
  • Marie Quantier, plateforme de conseil financier automatisé dont l’objectif est de « démocratiser l’investissement » : le site repose sur la simplicité de son moteur de conseil automatisé (qui a nécessité plus d’un an de développements informatiques) et de son ouverture de compte auprès d’un partenaire(3),
  • Budget insight qui agrège et traite, entre autres, les données bancaires sur le web et les intègre directement dans des logiciels de comptabilité. Il s’agit là d’une solution indépendante et différenciée des outils bancaires proposés.

Et les banques, comment se positionnent-elles ?

Là aussi, nous voyons les choses évoluer. Il y a 2 ans quand j’ai commencé à travailler avec les start-up du FinTech, les banques voyaient cela de loin et n’ouvraient pas trop leurs portes.  Nous avons observé une évolution avec la création de SPEAR qui s’appuie sur des banques partenaires pour prêter à des porteurs de projets(4). Aujourd’hui, les entreprises innovantes sont courtisées par les banques qui restent néanmoins « suiveuses ».

Ainsi SparkUp a pour partenaire une Caisse Régionale des Caisses d’Epargne et Crédit Mutuel Arkea est partenaire de Pumkin.

Photo XM

Autre éclairage sur la désintermédiation bancaire : pouvez-vous nous parler de son rôle sur le financement de l’amorçage des start-up ? Qui intervient dans ce financement ?

La première remarque qui me vient à l’esprit est qu’il faut arrêter de penser que l’on peut créer une entreprise avec 1€…Rien qu’avec les frais de publication et autres formalités administratives, vous en avez pour plus de 500€.

Aujourd’hui, nous pouvons dire que l’amorçage des start-up, à quelques exceptions près, est le fait de ce que nous pourrions appeler « Pôle Emploi Venture ». L’essentiel des entreprises qui se créent ont au moins un fondateur qui bénéficie de ces aides. Ces dernières sont nécessaires mais ont une fin…qui arrive très vite.

Pour créer une entreprise il est donc important d’apporter un minimum de capitaux, soit seul soit avec des partenaires. Cela donne plus de crédibilité pour obtenir des prêts bancaires en complément.

La Love Money, le Crowdfunding (plus rarement utilisé à ce stade) sont des solutions pour obtenir ces apports, ils présentent en plus l’avantage d’obliger les créateurs à structurer leur projet pour le rendre crédible.

Pour ce qui est des prêts bancaires, à ce stade, ils sont rarement accordés par une banque « traditionnelle » mais par la BPI. L’intervention de la BPI dans le financement de l’amorçage d’entreprises est déterminante, notamment au travers des Prêts aux Créateurs d’Entreprises (PCE). Ces prêts (maximum 7K€) permettent d’ailleurs souvent de bénéficier un prêt bancaire complémentaire lui-même garanti par la BPI.

Dans un deuxième temps les entrepreneurs sollicitent souvent des prêts d’honneur à titre personnel auprès d’organismes comme Scientipole le réseau Entreprendre en France… avec là encore, dans certains cas, une possibilité de prêt bancaire complémentaire garanti par la BPI.

La banque traditionnelle intervient donc très peu en amorçage, et lorsqu’elle le fait, c’est en complément d’autres apports et de la BPI d’où l’utilité de solutions alternatives de désintermédiation.

Sur les Start up Fintech, c’est d’autant plus vrai qu’une des difficultés avec une banque traditionnelle de proximité, c’est de communiquer sur un projet technologique. L’un des points clés pour les entrepreneurs est de savoir expliquer leur projet mais il est clair que l’exercice est plus facile avec des agences bancaires dédiées à la création d’entreprises.

Enfin, en dehors des banques et apporteurs de fonds, nous pouvons aussi souligner l’émergence de solutions alternatives pour financer l’amorçage des entreprises :

  • Pour des entreprises B2C qui ont besoin de se faire connaitre, il y a le « Media for equity » (avec, en France, 5M ventures qui intervient dans ce domaine). La publicité est assurée par une entreprise en échange de son entrée au capital. C’est, à titre d’exemple, ce qui a fait connaitre Zalando.
  • L’IT equity repose sur le même principe d’apport de compétence / prestations (IT) valorisé au capital de la société qui en bénéficie…

Serions-nous ainsi déjà passés à l’ère de la « désintermédiation financière » ? A suivre…

Isabelle MALLARD/Score Advisor

(1) : Sage est un acteur incontournable dans l’édition de solutions de gestion pour entreprises avec plus de 12 000 collaborateurs dans le monde (dont 2500 en France)

(2) : Love money –Capitaux propres apportés à la création d’une entreprise par les amis et la famille (« family and friends ») qui permet de lancer l’entreprise et de lui donner les moyens de concevoir, tester et lancer son concept/produit/service avant d’attirer en cas de succès des financement de fonds de capital risque. Les sommes concernées sont en général de quelques dizaines ou centaines de milliers d’euros.

(3) : Voir à ce sujet l’article dans le blog « c’est pas mon idée » http://cestpasmonidee.blogspot.fr/2015/01/marie-quantier-le-conseil-financier.htm

(4) : Voir à ce sujet l’article http://score-advisor.com/avec-spear-trois-banques-francaises-entretiennent-la-flamme-de-linnovation-geniale-mais-inconnue/#more-2790

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