Cela fait des années que nous le soulignons : la dématérialisation représente un axe majeur de l’évolution des paiements et, partant, des activités bancaires. Toutefois, la plupart des banques ont beaucoup de mal à le comprendre. Une place aurait pu ainsi leur revenir en ce domaine, qu’occupe désormais une startup créée en 2010 au Danemark, qui est aujourd’hui le réseau BtoB qui connait la plus forte croissance au monde : Tradeshift.

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Lancée dès 1984, la dématérialisation des factures BtoB s’est développée dans les années 90 en ayant recours à des protocoles de télétransmission spécialisés. Elle s’est déployée ensuite sur le web à travers des intranets. Aujourd’hui, la moitié des entreprises du SBF 120, par exemple, ont conduit des projets de dématérialisation de facturation et 35 entreprises parmi celles du CAC 40. Certains groupes ont développé leur propre plateforme de facturation vis-à-vis de leurs fournisseurs (Carrefour, Auchan) ou de leurs clients (Electrabel/Suez). D’autres ont choisi d’avoir recours à des plateformes externes de facturation. Quelques banques ont ainsi proposé aux entreprises une prestation de facturation fournisseurs et clients, profitant notamment d’opportunités nouvelles en matière d’auto-facturation. Les factors ont été parmi les premiers à développer ces services de facturation directe, qui s’adressent toutefois essentiellement aux grandes entreprises.

Il restait donc à développer une plateforme ouverte à toutes les entreprises, à une double échelle nationale et internationale et c’est Tradeshift qui est en train de remporter la mise, avec une idée très simple : une plateforme collaborative clients/fournisseurs, un réseau social d’entreprises.

Dès ses six premiers mois d’existence, Tradeshift a séduit les entreprises de 100 pays différents. Il en rassemble plus de 500 000 aujourd’hui, dans 190 pays. Au début de l’année, sa troisième levée de fonds de 75 millions $ auprès du fonds singapourien Scentan Ventures va lui permettre de se déployer en Asie (Tradshift a levé 130 millions $ en 4 ans et, pour cela, s’est installé dès 2012 à San Francisco).

Quelles sont les clés d’un tel succès ? La commodité d’abord : la plateforme, en cloud, dispense les petits fournisseurs de s’équiper, elle est multi-formats (23 sont pris en compte) et elle fournit une messagerie entre clients et fournisseurs.

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Ensuite, l’usage de la plateforme est gratuit pour les fournisseurs. Enfin, le succès de Tradeshift tient à ce que d’emblée ses fondateurs ont pensé large, très large. Les banques développaient des plateformes pour leurs clients. Eux ont tout de suite voulu une solution universelle, internationale. Et d’un développement technique, ils ont également su faire un enjeu commercial, notamment en termes de paiements.

La dématérialisation est en effet essentiellement un processus d’interfaçage qui associe émission, transmission, gestion, paiement et archivage des documents commerciaux, administratifs et personnels en une seule chaine continue. En quelques clics, une entreprise ou un particulier peuvent recevoir/émettre des pièces commerciales et administratives, les valider, en extraire les données qui les intéressent, en ordonnancer le paiement à une date fixée et les archiver.

En BtoB, le traitement des factures ne représente qu’une partie de la paperasserie secrétée par l’activité commerciale : bons de commande, contrats, relevés de comptes, validation de travaux, … La dématérialisation recouvre ainsi une problématique beaucoup plus large, sur laquelle des offres bancaires sont d’ailleurs assez vite apparues : cautions de marché, financement du commerce international. Dans ce cadre, la question de l’acheminement documentaire dématérialisé entre banques s’est posée et a fait l’objet de différents projets internationaux, comme Bolero, lancé par Swift dès 1999.

Pourtant, c’est seulement avec Tradeshift qu’apparaissent des solutions simples, commodes et très porteuses de réductions en cas de paiements accélérés (Dynamic discounting) et surtout d’escompte électronique (Supply Chain Finance) ouvert aux banques. Des solutions intégrées à l’utilisation de la plateforme, que d’autres acteurs développent également, comme Ariba (racheté par SAP), Taulia ou Basware et qui vont faire perdre aux banques l’accès direct à un gigantesque marché, puisqu’elles n’interviendront qu’à travers ces plateformes, aux conditions que celles-ci seront à même de poser.

Faute d’y avoir pensé ? Non pas. En France, la solution de messagerie interbancaire Sépamail, que nous avons souvent présentée, d’abord portée par la Caisse d’épargne/BPCE et à laquelle se sont ralliés BNP Paribas, le Crédit Agricole, le Crédit Mutuel-CIC et la Société Générale en 2012, avait tout pour devenir une plateforme comparable à celle de Tradeshift. Mieux même, utilisant le BIC et l’Iban comme identifiants de référence et permettant ainsi l’échange coordonné documents/paiements directement de compte à compte, assortie de fonctions complémentaires comme celle de coffre-fort électronique, Sépamail pouvait paraître une solution plus prometteuse.

Aux dernières nouvelles, toutefois, chacune des banques adhérentes à la solution devrait, à travers Sépamail, proposer sa propre solution de paiement de facture en ligne… Il y a quelques années, on se demandait si les banques devaient vraiment s’inquiéter des startups susceptibles de leur faire concurrence. Avec des exemples comme celui qu’offre Tradeshift, il faut désormais poser la question inverse !

Guillaume ALMERAS/Score Advisor

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