Qui s’intéresse aux évolutions qui frappent actuellement le monde bancaire ne peut manquer de se pencher un instant sur le stockage et l’analyse de nos données personnelles qui, dans un but commercial ou plus largement et insidieusement de surveillance des comportements, se mettent en place avec le Big Data. Alors que des dispositifs de ce type commencent à apparaître, il est frappant de constater que tout part des banques mais leur échappe. Comme si, bientôt, notre credit score devenait trop important pour ne regarder que les banques. C’est en tous cas ce qu’amène à considérer le système chinois Sesame Credit, dont il serait hasardeux d’affirmer que, sous une forme ou une autre, il ne pourra trouver des équivalents en Occident.

Imaginez que tout ce que vous avez fait en ligne depuis des mois soit enregistré quelque part : vos achats, vos visites de sites, vos conversations sur les réseaux sociaux, etc. et que tout ceci vous donne des points, en fonction desquels vous pourrez disposer d’un prêt et bien d’autres choses encore, comme d’une réponse favorable à une demande d’emploi, car votre credit score (votre capacité d’emprunt et de remboursement) est public. Voilà à quoi ressemble Sesame Credit qu’Ant Financial Services Group, filiale d’Alibaba, développe actuellement et dont le gouvernement chinois a annoncé vouloir s’inspirer pour étendre à l’ensemble de la population un Social Credit System d’ici 2020.

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L’algorithme d’évaluation de Sesame Credit n’est pas connu. Seules quelques indications ont filtré. L’échelle va de 350 à 950 points. Certains comportements sont mal vus, comme de consacrer du temps aux jeux vidéo et d’autres sont valorisés, comme d’être parent, d’acheter des couches (!). Par ailleurs, Alibaba affirme ne pas collecter d’informations sur les réseaux sociaux.

Alibaba, Tencent et Baidu sont les géants de l’internet chinois. Ils se déploient actuellement dans la banque, encouragés par les autorités. Ils développent, nous l’avons déjà présenté, des banques Big Data Natives. A cet égard, Sesame Credit prolonge ce qu’Alibaba a déjà mis en place avec Alipay, une appli qui restitue à chaque utilisateur ses relevés d’opérations financières sur dix ans à travers un portrait individuel tenant compte de ses dépenses, des crédits qu’il a contracté, de ses rentrées d’argent, de ses rapports financiers avec ses proches et amis, ainsi que de sa prudence et vigilance dans la tenue de ses comptes. A partir de là, montant et nature du crédit auquel chacun a droit sont fonction de chaque profil individuel, que les utilisateurs peuvent conserver, renforcer ou corriger.

Ces grands acteurs de l’internet, réinventent ainsi la banque. De telles orientations supposent en effet, plus qu’une analyse de données, la mise en place d’une véritable surveillance des clients et de leurs comportements – charge à eux de devenir les plus transparents et convenables possible. Malheur en effet à ceux dont le profil ne sera pas jugé satisfaisant sur les réseaux sociaux : leurs contacts et amis seront avertis que leur fréquentation diminue leur propre score et donc leurs chances d’accéder au crédit. Sachant que ce credit score a vocation à devenir l’indice d’un système national de réputation personnelle, incluant une note de comportement social. Du jamais vu !

Bien entendu, certains n’ont pas manqué d’alerter sur les dérives totalitaires possibles d’un tel dispositif, par exemple sur cette vidéo visible sur YouTube :

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En fait, Sesame Credit paraît bien plus sophistiqué que ce qu’Orwell avait pu imaginer. Faire du credit score, c’est-à-dire le niveau de confiance qu’un établissement de crédit est à même de vous accorder, l’indice de toute sociabilité. Et présenter ce score sous forme de jeu ouvert et responsabilisant : à vous en effet de gagner un maximum de points ! A vous de vous composer une image sociale et de l’étaler publiquement – c’est après tout ce qu’invitent déjà à faire les réseaux sociaux. Qui pourra vraiment se plaindre de voir apparaître de tels marqueurs de confiance partageables entre les personnes ? Il est intéressant de constater que le réseau de rencontres Baihe (qui réunit 90 millions de Chinois !) a été l’un des premiers à adopter Sesame Credit.

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Parce qu’il se présente ainsi de façon assez déroutante, il est frappant de constater que Sesame Credit a été assez peu mentionné dans la presse occidentale, en France notamment. Est-ce parce qu’on imagine mal un système comparable dans nos pays ?

Pourtant, les méthodes du social scoring se développent surtout en Occident, à travers des plateformes de prêts en ligne, pour particuliers et entreprises, qui généralisent ce que le microcrédit a acclimaté : évaluations intrusives, surveillance mutuelle des emprunteurs, taux usuraires et bonne conscience (car tout ceci est bien entendu pour le bien de populations auxquelles ont permet l’accès au crédit). Ne pas confondre ainsi Sesame Credit et Credit Sesame, qui est une plateforme américaine de scoring et de prêts en ligne.

Par ailleurs, depuis quelques années, avec les lois de surveillance numérique notamment, le principe d’une surveillance continue et a priori des comportements se développe. Il a été accepté. Jusqu’ici, aucun système de surveillance ne pouvait être légalement mis en place sans présomptions justifiées des services administratifs, dont un juge devait décider. La charge de la preuve revenait à l’administration, ainsi en matière fiscale – une disposition que le Facta américain a fait éclater et le secret bancaire avec elle.

Enfin, nous avons des lois !, dira-t-on. Certes mais comment, avec la CNIL, Windows 10 peut-il permettre à Microsoft d’accéder à nos données personnelles, les divulguer et les conserver « lorsqu’il croit de bonne foi qu’une telle action est nécessaire » ? Comment un identifiant publicitaire peut-il nous être attribué, exploitable par les développeurs et les annonceurs pour nous proposer, est-il annoncé, des publicités plus pertinentes ?

Bref, rien n’interdit vraiment d’envisager le développement de dispositifs comparables à Sesame Credit en Occident, mis en place notamment par de grands acteurs de l’internet ou d’autres. En fait, bien qu’il soit rarement envisagé, c’est peut-être le scénario le plus crédible quand on imagine que les GAFA puissent demain prendre la place des banques. Car dès lors que le score de crédit devient social, qu’il intègre un jugement sur nos comportements les plus variés, les banques ne peuvent plus suivre. Elles doivent se contenter, au mieux, d’un rôle de back office pour la gestion des crédits dont d’autres décident. Qui sait, on en viendra peut-être un jour à regretter le temps où, pour un crédit, il fallait aller voir son banquier !

P. Adoux & Wayne C./Score Advisor

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