Il y a 3 ans, lorsque nous soulignions que de plus en plus de banques étaient tentées de monter des places de marché, nous rencontrions pour l’essentiel une curiosité amusée. Sans plus. Et quand, un peu plus tard, nous avons présenté les premiers supermarchés bancaires, cela n’a pas été beaucoup mieux. Mais les choses se sont beaucoup accélérées, comme en témoigne un récent et percutant article de Philippe Gelis, le CEO de la fintech Kantox (1). L’idée que les banques, demain, agrégeront des offres diverses plutôt que de proposer uniquement les leurs semble désormais assez largement partagée. C’est nous qui, pour le coup, avons du mal à suivre !

Aujourd’hui, on admet de plus en plus que l’enjeu, pour beaucoup d’entreprises, est d’élargir leur offre jusqu’à des domaines parfois éloignés, l’important étant de valoriser leurs bases de client et de développer, à travers partenariats et développements propres, un écosystème de produits et de services permettant une expérience client valorisante.

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L’heure est ainsi à la « platformification » et les banques n’y échappent pas. Pour Philippe Gelis, ce qui va tout changer tient à l’abandon des offres de produits propriétaires. De nouveaux entrants, agrégateurs de comptes ou néo-banques comme Atom, proposeront seulement l’ouverture d’un compte, à partir duquel pourra être bâtie une offre bancaire complète à travers le choix de solutions tierces. Mais les banques classiques elles-mêmes seront sans doute également contraintes d’ouvrir leurs propres offres à travers des API. De sorte que Ph. Gelis distingue deux orientations distinctes. D’un côté, les nouveaux entrants, en phase de constitution de clientèle, devraient être tentés de proposer des offres sur-mesure, en choisissant parmi les services et produits que proposent différents établissements. De l’autre, les établissements traditionnels ouvriront leurs bases pour que des tiers viennent compléter leurs offres. Dans un cas, une offre ouverte, avec la promesse du meilleur choix. Dans l’autre, une offre intégrée, avec la promesse d’être la plus complète et variée possible.

D’ores et déjà, des exemples existent dans les deux cas de figure et ces perspectives deviennent de plus en plus communément partagées – jusqu’aux autorités européennes qui, comme leurs homologues britanniques, voient dans les API, le moyen d’obliger les banques classiques à se transformer. Aux plus grands bénéfices des clients, en mesure d’arbitrer en permanence entre les différentes offres de produits et services et de customiser à leurs besoins propres un système de bank as a service.

Il y a pourtant là quelque chose d’assez contradictoire ! C’est qu’on ne peut d’un côté dire que les offres propriétaires sont dépassées et, de l’autre, parler de mise en concurrence de ces offres. Dans un modèle complètement ouvert, toutes les offres ne devraient-elles pas largement tendre à s’égaliser ? Croire le contraire pourrait relever d’une confiance un peu naïve quant aux capacités du marché financier à répondre dans les meilleures conditions à tous les besoins.

Le modèle des agrégateurs de banque ou des néo-banques se contentant d’ouvrir des comptes, semble reposer sur un mirage assez comparable. Le mirage d’un client omniscient, sachant parfaitement ce dont il a besoin, donc ce qu’on peut lui proposer, donc ce que sont à même de proposer tous les établissements. Un client qui n’a donc besoin que d’un compte courant (et encore !) et qui existe peut-être mais certainement pas à large échelle.

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Ou alors, c’est la néo-banque qui doit disposer de cette omniscience, pour en faire finalement profiter d’autres établissements, plutôt que de faire elle-même, ce qui ne serait pas sans poser un problème certain de rentabilité.

Quant au modèle des banques classiques « APIsées », il semble sans doute plus solide et l’on peut imaginer que cette orientation permettra aux établissements d’intégrer effectivement l’offre de différentes fintech – ce qui sera sans doute un grand pas pour ces dernières, plutôt que d’avoir à gérer seules leur propre développement, quoiqu’on puisse estimer que les établissements voudront et pourront se réserver des clauses d’exclusivité. Ce qui n’ira pas, au total, dans le sens d’une ouverture de marché beaucoup plus grande.

Au total, on peut simplement se demander en l’occurrence si la notion de « produit » est vraiment pertinente et n’oriente pas sur de fausses pistes. Un crédit est moins un produit qu’un process, qui inclut une phase de négociation, de prise en compte d’une situation, même minimales. Le «produit » est inséparable d’une relation de connaissance, de confiance, d’une analyse de risque dont les établissements sont à même de fixer différemment les conditions – c’est pourquoi les offres de crédit même les plus standardisées valent toujours sous réserve d’acceptation. Aller vers plus de standardisation, pour une plus forte marchéisation, soit restreindrait fortement l’offre, soit obligerait à une surveillance beaucoup plus intrusive des emprunteurs, façon Sesame Credit. Est-ce vraiment souhaitable ?

Qu’on le veuille ou non, le nouveau business model de la banque de demain revient à déterminer comment refonder et renforcer une relation de confiance à large échelle, à travers différents relais et canaux et en tenant compte d’attentes nettement différenciées de la part des clients. Visiblement, nous n’y sommes pas encore.

Guillaume ALMERAS/Score Advisor

(1) : l’article existe en version française mais sans les intéressants commentaires de Ron Shelvin, auquel le terme « platformification » est emprunté.

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