La question peut paraître saugrenue alors que Le Village n’a pas encore fêté sa première année. Elle ne doit en tous cas nullement laisser entendre qu’il s’agit d’un échec car c’est vraiment tout le contraire ! Une pépinière en plein cœur de Paris, capable d’accueillir jusqu’à 100 startups (plus d’une cinquantaine aujourd’hui) ayant moins de 36 mois d’existence et qui devrait prochainement trouver plusieurs prolongements en Province avec les Caisses régionales du Crédit Agricole. D’emblée, Le Village a été conçu avec ce qu’il faut appeler un grand respect de l’esprit d’innovation, privilégiant l’envie des créateurs plus que leurs business plans et se voulant laboratoire et non pas label ; se définissant comme une « zone de frottements constructifs », entre jeunes pousses, monde de la banque et des partenaires aussi variés que Bearing Point, Microsoft ou Sanofi. Pourquoi, cependant, le prix « Innovation et mutualisme », créé par la Caisse locale Paris Concorde du Crédit Agricole d’Ile-de-France pour récompenser les locataires du Village, ayant récemment été décerné à la startup Mille Pépites, donne-t-il fortement l’impression que quelque chose manque ?

Mille pépites, créée en 2014, se présente comme « La seule plateforme qui réalise à votre place la gestion de vos employés à domicile et assistantes maternelles. Economisez du temps et de l’argent en vous débarrassant des formalités administratives et gagnez à être un employeur responsable ! » Elle propose également une assistance pour trouver un employé à domicile. La startup a été choisie, est-il annoncé, car ses valeurs ont été jugées les plus proches de celles du mutualisme. Ont également été pris en compte le développement du territoire, l’utilité sociale et la création d’emploi. En conséquence, Mille Pépites gagne… 5 000 €. Ce qui parait un peu court.

mille pépites

Aujourd’hui, beaucoup de banques, réalisant que leurs vastes bases de clientèles, de particuliers comme d’entreprises, pourraient être davantage valorisées, explorent la possibilité de leur proposer des services extra-bancaires, notamment à travers leurs applications de PFM. A cet égard, les possibilités sont nombreuses. Mille pépites en fournit un bon exemple, parmi de multiples autres solutions d’assistance personnelle (Expenli, Officéo, …) et de services variés, dont on trouve d’ailleurs toute une gamme au sein du Village : Parkadom, Le bon colocataire, Ledej.fr (pour les TPE. Aux USA, Square a acquis une startup assez comparable)…

Cependant, rien n’est assuré. Les premières expériences de ce genre ont rarement été des succès et l’idée doit certainement être travaillée. Dès lors, pour explorer une telle orientation, qui pourrait effectivement se révéler stratégiquement importante, les banques ne peuvent se contenter d’accueillir et de primer des startups. Elles doivent aller plus loin. Vers l’amorçage et le corporate venture – ce qu’actuellement en France, dans le domaine bancaire et en contraste avec certains établissements étrangers, aussi différents que BBVA, Santander ou Bank of America, seule BNP Paribas a clairement annoncé et ce que seul le Crédit Mutuel Arkéa a vraiment développé depuis plusieurs années. Surtout, les banques doivent aller vers l’open innovation, ce qui signifie au sens fort la co-création.

Une démarche complice en faveur de l’innovation, en d’autres termes, ne peut suffire désormais, même à travers une pépinière (même si celle du Crédit Agricole demeure singulière). Les banques doivent payer pour voir et leurs processus internes d’innovation doivent être eux-mêmes capables de s’ouvrir aux startups. Le rôle d’incubateur est un rôle institutionnel qui revient certainement aux grandes banques, compte tenu de leur poids économique. Mais il ne peut faire oublier que les startups fintech sont aussi de plus en plus des challengers pour les banques. Sous cet angle, celles-ci se retrouvent quasiment sur un pied d’égalité avec celles-là. Les établissements financiers qui sélectionnent des startups prometteuses doivent avoir conscience qu’ils sont eux-mêmes mis en question quant à leurs propres capacités d’innovation. Le monde bancaire n’a jamais été aussi ouvert.

place_Village_Alain_Goulard

En ce sens, le Village paraît n’être que le premier élément d’une structure dont les autres pièces paraissent d’ores et déjà manquantes. Sans doute évoluera-t-il ou sera-t-il prochainement complété. Dans les intentions affichées lors de sa création, il y avait l’identification de solutions faisant sens pour l’activité bancaire, notamment dans le domaine des relations clients. Il n’en reste pas moins que de manière générale, la question des structures à partir desquelles les banques peuvent prétendre profiter des innovations, internes comme externes, est posée. Alors que Paris s’est laissé distancer, notamment par rapport à Londres, en matière de fintech, les banques francaises ne peuvent se contenter de regarder passer les startups.

P. Adoux/Score Advisor

 

MAJ le 15 mars 2015 : le Crédit Agricole nous a contactés pour apporter à ce billet un éclairage complémentaire particulièrement intéressant. Quant aux enjeux que nous soulignons, l’établissement s’en dit pleinement averti mais cela concerne son propre développement. Tandis que le Village, sous une autre perspective, que notre billet pourrait conduire à négliger, répond également à la volonté de créer une dynamique de croissance nationale, en soutenant des jeunes pousses innovantes dans tous les domaines. A cet égard, avec les relais qu’il trouvera bientôt chez les Caisses régionales, le Village développera un maillage territorial pratiquement complet. Le Crédit Agricole entend ainsi propager une impulsion économique nationale, à l’échelle de la taille qui est la sienne. Et il entend le faire dans le respect des valeurs mutualistes : se regrouper, échanger, travailler ensemble pour créer des cercles vertueux. Le Crédit Agricole réussira-t-il pour l’innovation ce qu’il a fait pour l’agriculture ? Il convient de souligner que, si beaucoup de banques soutiennent et accueillent des startups, une telle ambition est, à notre connaissance, tout à fait unique (G. ALMERAS).

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