On n’a pas assez souligné le caractère inouï et inédit des « affaires » pour lesquelles Wells Fargo a été condamnée à payer une amende d’un milliard $ en avril dernier, après une première sanction de 185 millions $ en septembre 2016. Dans ce cas de figure, en effet, des milliers d’employés de l’établissement ont été complices. Du jamais vu ! Et cela pose la question de savoir si cela peut et va se développer ailleurs.

Quand on parle de Wells Fargo, on parle de l’une des plus vieilles banques encore en activité sous son nom d’origine. Créée en 1852 (par comparaison, le Crédit Lyonnais a été créé en 1863 et la Société Générale en 1864) et ayant permis le transport de personnes et de fonds sur un immense territoire alors encore à conquérir, Wells Fargo a joué un rôle essentiel dans l’histoire des Etats-Unis.

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Troisième banque américaine par la taille de son bilan et numéro un du crédit immobilier, Wells Fargo sert 48 millions de clients à travers 6 650 agences. Particulièrement ancrée dans le paysage américain, elle a toujours été peu exposée aux marchés financiers et est sortie renforcée de la crise de 2008. Qui aurait pu croire, dès lors, que cette vénérable institution serait poursuivie pour des facturations frauduleuses à une échelle rarement atteinte ?

Car cela n’a pas été le fait de quelques traders prêts à tout pour maintenir leurs bonus extravagants (à cet égard, Wells Fargo a eu quelques problèmes récents pour manipulations sur le marché des changes…). Pour l’ouverture, à l’insu des clients, de comptes fictifs de dépôt et de cartes bancaires, générateurs de commissions, pour la commercialisation de polices d’assurances automobiles inutiles et pour la surfacturation de crédits immobiliers, 3 500 employés de Wells Fargo ont été renvoyés – plus de 3,5 millions de comptes fictifs avaient ainsi été ouverts !

Comment une dérive d’une telle ampleur a-t-elle été possible ? L’explication la plus couramment avancée revient à dire que les chargés de compte n’ont eu d’autres moyens que de recourir à ces indélicatesses pour satisfaire les objectifs commerciaux irréalistes qui leur étaient fixés et supporter la pression qu’ils subissaient tous les jours pour les atteindre. Alors que Wells Fargo a la réputation d’être l’une des premières banques cross-seller au monde, un objectif d’équipement d’au moins huit produits par client avait en effet été défini. La Direction de l’établissement a donc été mise en cause et le Chairman John Stumpf a été poussé à la démission, ainsi qu’à renoncer à l’exercice d’une grande partie de ses stock-options. Quatre membres du Conseil d’administration ont également été remplacés.

Toutefois, l’explication parait un peu courte. Que la responsabilité du Top Management ait été engagée ne parait pas abusif. Soit il savait (ce qui est possible) et c’est grave. Soit il ne savait pas (ce qui est peut-être plus probable) et c’est tout aussi grave. Cela, néanmoins, ne dédouane pas des employés qui furent en l’occurrence très nombreux a rapidement trouver les moyens de frauder, en sollicitant pour cela les clients les plus vulnérables (dont la communauté des Indiens Navajos !) et en se livrant à de véritables malversations (détournements des codes PIN des clients, permettant ouvertures de comptes et mouvements de fonds à leur insu). Or il est difficile de croire qu’en cela le Top Management leur ait dit précisément comment faire !

Le regard se porte inévitablement ainsi sur le management intermédiaire. Notamment sur la responsable du retail banking, Carrie Tolstedt, ayant fait valoir ses droits à la retraite en 2016, sans être autrement inquiétée mais qui a dû également renoncer à certains avantages financiers. A ce niveau, le management savait-il ? A-t-il choisi plus exactement de ne pas savoir et de fermer les yeux ? On a parlé de sanctions internes prises contre des personnels ayant fait remonté les pratiques indélicates – et mille employés licenciés ces dernières années doivent à ce titre être réintégrés (il convient également de souligner que les trois employés de Prudential ayant lancé l’alerte concernant les fausses polices d’assurances ont été remerciés par leur employeur). Au total, l’impression s’impose d’un établissement ayant développé couramment des pratiques frauduleuses, avec l’aval, au moins silencieux, de sa hiérarchie.

En s’excusant auprès de ses clients, Wells Fargo a souligné que les fraudes « was not part of an intentional strategy ». C’est toute la question. Car si tel était le cas, on aurait vu un établissement, parmi les plus importants au monde, intégrer des fraudes à la poursuite de ses objectifs commerciaux. Une banque développant positivement une « culture de l’arnaque » ! Or cela n’est pas impossible. Les fraudes remontent au moins à 2009 et ont donc duré des années. Mais elles sont peut-être plus anciennes. Dès 2011, la presse a commencé à mettre en cause l’impact des objectifs commerciaux, sans susciter de réactions. Par ailleurs, en 2012, Wells Fargo a été mise à l’amende, avec d’autres établissements, pour saisies immobilières irrégulières…

Maintenant, qu’elle a été la réaction du public ? En remboursant les sommes abusivement perçues, en plus de l’amende d’un milliard $, Wells Fargo évite une class action engagée par de nombreux clients qui aurait pu lui coûter bien plus. Et, finalement, l’établissement ne s’en sort pas si mal. Après la première amende de 185 millions $, il a certes enregistré un passage à vide mais les ouvertures de compte ont « seulement » baissé de 40% et les demandes de cartes de 43%. Un moment mis à mal, le cours de l’action Wells Fargo s’est vite redressé. Comment expliquer que le public paraisse si peu réactif ? Les clients se disent-il que changer de banque parait bien compliqué alors que ce n’est sans doute pas mieux ailleurs ? Comme dans le Far West les voyageurs devaient intégrer la possibilité d’être attaqués et détroussés sur la route, allons-nous considérer comme normal que notre banquier soit un escroc tranquille ? C’est déjà ainsi qu’il est campé, à l’adresse des jeunes, dans cet épisode de South Park !

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Une telle perspective parait assez terrifiante. Elle soulèverait un véritable problème d’ordre public. Mais peut-on ne pas l’évoquer face à ce qui s’est passé chez Wells Fargo ? Ainsi surtout qu’en constatant que tout finalement se passe comme s’il ne s’était rien passé ! Une amende conséquente certes mais qui ne mettra pas réellement l’établissement en difficulté. La démission du Chairman. Des renvois, dont on ne sait pas très bien sur quelle base exacte ils ont été prononcés. Et, finalement, l’impunité de fait créée par l’impossibilité d’envisager la fermeture ou même la réduction d’activités d’une grande banque, qui rend toute relative la réglementation bancaire, aussi sévère et contraignante puisse-t-elle paraitre.

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