En novembre dernier, Pékin interrompait brutalement et sans donner de motifs l’introduction en bourse, à Shanghai et à Hong-Kong, d’Ant Group, la filiale financière d’Alibaba et la maison-mère d’Alipay, la super-app du paiement mobile, devenue le véritable modèle de la finance digitale avec sa concurrente WeChat, de Tencent. A la suite de cet événement, Jack Ma, le fondateur d’Alibaba et sans doute le milliardaire chinois le plus médiatisé, disparaissait pendant trois mois. Depuis, il fait pour le moins profil bas.

Et depuis, Ant Group a été sérieusement reprise en mains par la People’s Bank of China (PBOC). Soumise désormais à un statut d’établissement bancaire, Ant Financial a fait l’objet de mesures de contrôle renforcées en matière de lutte anti-blanchiment et de lutte contre le terrorisme. Et elle vit sous la menace de dispositions antitrust, qui ont déjà précipité l’éclatement de ses différentes activités de prêt. Quant à Alipay, il pourrait subir un démantèlement.

Tout cela ne saurait laisser croire cependant que WeChat ou Alipay, vivaient jusqu’ici leur vie sans proximité avec l’Etat. Il suffit de rappeler qu’avec sa solution de scoring Sesame Credit, Ant Financial est directement à l’origine du système de crédit social chinois. Mais, justement, moins flexible que les responsables de Tencent, plus critique également à l’égard du système financier national, Jack Ma semblait vouloir se garantir une certaine indépendance. Au moment même où la PBOC avait particulièrement besoin des solutions financières qu’il a su développer – notamment en matière de services gérés sur blockchain, avec AntChain.

Ces dernières semaines, Pékin a clairement annoncé son intention de rendre illégales et de pénaliser toutes les transactions sur les crypto-monnaies. Ce n’est pas la première fois sans doute et, déjà, les « fermes » de minage ont été interdites dans plusieurs provinces. Seulement, cette fois-ci, le lancement assez prochain d’une crypto-devise nationale se profile – un yuan numérique réglementé et garanti par l’Etat.

Nous avons déjà rendu compte des débats que suscitent les monnaies  numériques de banques centrales. Nous avons souligné que leur utilité réelle pose de sérieuses interrogations et que, sur le modèle des cryptos-monnaies existantes, la véritable novation consisterait – ce qui n’est qu’une option – à doter les banques centrales de la capacité de suivre, dans le détail, sur une blockchain fermée, toutes les transactions réalisées avec ces nouvelles monnaies, bientôt substituées aux anciennes. Comme si tous les comptes bancaires existants étaient remontés au niveau des banques centrales, qui les administreraient. Celles-ci acquérant dès lors des capacités totalement nouvelles de surveillance et d’intervention vis-à-vis des particuliers et des entreprises.

Nous l’avons dit, par rapport à la mise en place de monnaies numériques, une telle hypercentralisation n’est qu’une option. Mais c’est visiblement celle qu’a choisie le gouvernement chinois.  Dès lors, quels sont ses principaux enjeux ? 1/ Pour mieux imposer le nouveau yuan, éviter l’évasion monétaire en interdisant les autres crypto-monnaies. 2/ Donner une dimension internationale au yuan numérique. Un Joint-Venture vient justement d’être monté entre Swift et le Chinese Central Bank’s Digital Currency Research Institute & Clearing Centre. Enfin, 3/ récupérer les données de comptes et particulièrement de scoring de crédit (qui alimentent les algorithmes de crédit social) que recueillent les deux principaux acteurs des paiements digitaux chinois Alipay et WeChat. Il est prévu, ainsi, qu’Ant Group partage ses données au sein d’une coentreprise qui sera en partie, directement et indirectement, détenue par l’Etat.

Nous assistons ainsi sans doute à la mise en place, en Chine, d’un système totalement inédit à travers lequel la Banque centrale tiendra – au sens propre ! – les cordons de la bourse de chacun. En regard, quelles options seront-elles choisies en Occident ?

Score Advisor

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