Il était une fois des établissements qui bouleversèrent complètement l’approche du financement des petites entreprises et qui montrèrent ainsi que les changements décisifs, dans le domaine bancaire, tenaient moins aux nouvelles technologies – même si celles-ci jouaient un rôle déterminant – qu’aux mentalités. Cela, c’est ce qu’on dira sans doute demain. Mais les choses se passent aujourd’hui. Focus.

Il était une fois une petite entreprise, la nôtre, qui subissait, comme bien d’autres, des délais de paiement abusifs de la part de quelques-uns de ses (souvent gros) clients. Le paiement des charges, lui, n’attendait pas, mettant souvent l’entreprise en péril, si la banque n’était pas conciliante par rapport au découvert autorisé, seule ligne de crédit dont bénéficiait l’entreprise (aucune solution d’escompte n’ayant jamais été proposée). Un jour, les choses parurent d’un seul coup facilitées. Notre conseillère nous informa que nous bénéficions d’un montant de crédit préaccordé, fondé sur le fait que, client depuis des années, l’établissement cernait assez bien le risque que nous pouvions représenter. Jusqu’à ce montant, pas de problème donc. Au-delà, il faudrait discuter, faire une demande de crédit en bonne et due forme. Cela tombait bien et nous avons ainsi demandé à bénéficier d’une fraction de la somme préaccordée. Deux semaines après, néanmoins, rien n’avait bougé et la conseillère, gênée, nous informa que notre demande avait été… refusée. En tous cas pour le montant demandé – pourtant nettement inférieur au montant soit-disant préaccordé. Nous devrions nous contenter de moins.

Au même moment, en Chine, Ant Financial (filiale financière d’Alibaba) lançait MYbank, une banque en ligne pour les entreprises de toutes tailles, ainsi que la solution de digital lending « 3-1-0 » : 3 minutes pour remplir la demande de prêt, 1 seconde pour avoir une réponse, 0 intervention humaine.

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Dans un pays où 58% des TPE et PME n’accédaient pas aux financements bancaires, MYbank compte aujourd’hui 6 millions d’entreprises clientes – pratiquement la moitié des petites et moyennes entreprises chinoises (formellement déclarées). Les intérêts des prêts qu’elle leur accorde – des facilités de trésorerie pour l’essentiel – vont en moyenne de 1% à 6%. Les autres banques pratiquent couramment des taux de 20% à 40% et c’est encore pire avec les prêteurs informels. Aucune garantie n’est demandée et le taux de défaut ne dépasserait pourtant pas 1%. Or, avec tout cela, MYbank satisfait 60% des demandes qui lui sont faites et ambitionne d’atteindre 80%.

Tout cela est possible parce que MYbank fonctionne sur la base de crédits préaccordés. Pour chacun de ses clients, elle analyse en permanence, au quotidien, les ventes, les dépenses et les flux de trésorerie et leur utilisation (et s’assure notamment que les entrepreneurs ne confondent pas le compte courant de leur entreprise et leur compte personnel). Au besoin, le profil des emprunteurs sur Alipay, que gère également Ant Financial (600 millions d’utilisateurs), est consulté.

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Certes dira-t-on peut-être mais tout ceci se passe en Chine et n’est pas transposable en Occident. Faux ! Des solutions tout à fait comparables ont commencé à y être développées avant d’être lancées en Chine – comme l’offre Working Capital de PayPal en 2014 au Royaume-Uni, que 30 000 SMEs britanniques utilisent aujourd’hui. En fait, beaucoup de banques ont essayé de passer à un système de préaccords ces dernières années. Mais beaucoup, aussi bien, l’ont fait très discrètement, prudemment, seulement pour voir et sans y allouer des moyens conséquents. Tandis que certains établissements, comme le nôtre, en égaraient visiblement le mode d’emploi… MYbank, elle, en a fait son offre de rupture, au cœur de son approche des entreprises.

On dira encore que MYbank peut s’appuyer, pour suivre ses clients, sur Alipay, dont le nombre d’utilisateurs n’a pas d’équivalent ailleurs qu’en Chine. En fait, MYbank s’appuie surtout sur l’analyse des mouvements en compte de ses clients – dont elle dispose à l’instar de n’importe quelle autre banque. Par ailleurs, l’idée est de trouver des informations pertinentes et complémentaires là où l’on peut en trouver. Alipay représente une source importante bien sûr mais, pour se lancer auprès des agriculteurs, Ant Financial n’a pas hésité à monter un partenariat avec une banque rurale pour utiliser ses données et enrichir sa connaissance clients.

On pourrait encore estimer que l’importance du secteur informel et semi-formel en Chine oblige les établissements à être moins regardants en termes d’analyses des comptes des sociétés. Pourtant, s’il est avéré, le taux de défaillance de MYbank est remarquable. Et son approche est en fait très différente de celle des banques classiques – y compris chinoises. Même pour des financements courts, les banques, classiquement, estiment la valeur patrimoniale des sociétés. MYbank se focalise sur les mouvements en compte. Les banques s’intéressent aux « bijoux de famille » (fonds propres et réserves, placements, valeur des immobilisations) et demandent en conséquence des garanties. MYbank considère les besoins en fonds de roulement et cale d’abord ses prêts sur les décalages de trésorerie courants et réguliers que subissent ses entreprises clientes. Les banques veulent voir des bilans. MYbank regarde plutôt comment les entrepreneurs gèrent leurs dépenses.

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Enfin, la performance du dispositif digital et automatisé d’octroi ne doit pas tromper. Ce dispositif est décisif mais ce n’est pas lui qui est à la source du changement. Partout dans le monde, beaucoup de petites entreprises accèdent difficilement aux financements bancaires. Or, un peu partout, on a fini par s’y habituer. Le changement en l’occurrence aura été de considérer que cette situation était anormale et que, si l’on regardait autrement les choses, un immense marché pouvait être ouvert. Une révolution !

Guillaume ALMERAS/Score Advisor

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