La France s’achemine vers la constitution d’un fichier positif, d’un « Registre national des crédits aux particuliers », lequel pourrait voir le jour fin 2014. L’absence d’un tel fichier était devenue une singularité française par rapport à nos voisins. Pour autant, il ne semble pas que l’on tienne vraiment compte des expériences étrangères ; lesquelles nous inspirent ci-après quelques réflexions d’ordre quasi philosophique (signalons-le d’emblée pour tous ceux qui y sont allergiques !).

Rappelons qu’un fichier « positif » centralise tous les crédits dont bénéficient les ménages, apportant ainsi aux banques et autres prêteurs des données dont elles disposent aujourd’hui pour les entreprises mais non pour les particuliers – quand on sollicite un crédit auprès d’une banque, en effet, celle-ci ne peut savoir si l’on dispose d’autres crédits dans d’autres établissements et doit se fier à nos déclarations. Il n’existe en France (depuis 1989) qu’un fichier « négatif », retraçant les impayés des particuliers, le Fichier national des incidents de remboursement des crédits (FICP), qui devrait être intégré au nouveau Registre.

Le principal argument avancé pour la constitution d’un fichier positif est sa contribution à la lutte contre le surendettement. Une attente que les exemples étrangers ne valident pourtant pas vraiment : en France, l’augmentation des dossiers de surendettement est bien moindre qu’en Belgique, qui a mis sur pieds un fichier positif en 2003. En fait, les banques ont certainement raison de faire valoir que le surendettement est dans la plupart des cas provoqué par une brusque baisse de revenus, liée aux accidents de la vie, ce qu’un registre des crédits ne permettra pas de prévenir – surtout dès lors qu’il n’intégrera pas l’élément le plus pertinent de ce point de vue : l’aggravation des découverts en compte courant (les découverts de moins de trois mois ne devraient pas apparaitre dans le Registre). Sans parler des problèmes de fiabilité et de mise à jour des données, comme l’illustre notamment l’exemple allemand.

De nos jours, cependant, le discours des banques n’est pas très audible et l’on aura vite fait d’accuser ces dernières de vouloir limiter l’accès de nouveaux entrants sur le marché du crédit à la consommation – comme l’illustre justement a contrario le plaidoyer pour le fichier positif d’un nouvel établissement comme Prêt d’Union. Le refus des banques n’est sans doute pas tout à fait désintéressé en effet. Faut-il pour autant admettre le contraire et considérer que, favorisant les nouveaux entrants, le fichier positif va permettre à plus de gens d’accéder au crédit ? Cet argument est soutenu par le Ministre de l’économie sociale et solidaire et de la consommation, citant à cet égard l’exemple des historiques de crédit à l’étranger. Exemple surprenant car la mise en place de credit bureau, notamment aux USA, n’a non seulement pas élargi l’accès au crédit mais a même eu tendance à le restreindre : ne pas apparaître dans le fichier lors d’une demande de crédit ayant tendance à être interprété de manière négative. En fait, autour de la question de l’exclusion bancaire, une logique assez inquiétante se développe aujourd’hui dans nombre de pays, dont il est malheureusement très peu fait état en France.

Un dispositif intrusif, pistant les crédits dont chacun dispose, ne résout pas les problèmes d’exclusion et aurait même tendance à les renforcer ? Pas de problème, créons un système plus intrusif encore et pour cela penchons-nous notamment sur Facebook, où tant de gens étalent leur vie privée, pour savoir s’ils sont dignes de se voir accorder un crédit. Un certain nombre de nouveaux établissements de prêts s’attachent ainsi aujourd’hui à développer des social graphs dans leurs procédures d’octroi– LendUp, par exemple (le nom significatif de la startup est à souligner : il s’agit de se battre pour l’accès au crédit).

Très loin d’une relation fondée sur une base déclarative, avec des vérifications, on sonde le profil psychologique du candidat emprunteur. On le piste à son insu. Wonga étudie par exemple la manière dont il se déplace sur son site. On parle de behavioral analytics.

On corrèle entre elles des milliers de données et nous voilà dans le big data. En fait de scoring des emprunteurs, Kreditech affirme ainsi se fonder sur 8 000 indicateurs.  ZestFinance déclare prendre en compte 70 000 « signaux ».

Bien entendu, pour quiconque a déjà mené une recherche quantitative, de telles affirmations sont effarantes ! On peut bien multiplier les indicateurs, cela ne mènera qu’à en solliciter davantage. On s’apercevra ainsi que la qualité du temps qu’il faisait le jour où les crédits ont été signés n’est pas tout à fait neutre sur leur remboursement et il faudra alors entrer une base entière de données météo ! Pour le reste, on obtiendra seulement d’innombrables séries de données, rangées selon la loi normale et corrélées entre elles avec plus ou moins de probabilité.

Cependant, l’enjeu n’est pas heuristique bien entendu mais commercial : une fois ces méthodes d’analyse développées, les banques ne pourront totalement les négliger, même si leur apport est faible. En s’introduisant directement dans la vie privée des emprunteurs, sur Facebook notamment, les prêteurs acquerront la possibilité d’influencer certains de leurs comportements (« liker » telle page ou répondre à telle offre augmentera le scoring, etc.) et les données pourront être revendues à d’autres distributeurs (Wonga travaille déjà en ce sens).

Et qu’arrivera-t-il à tous ceux qui n’auront pas le bon profil Facebook ? Eh bien, on développera pour eux un système plus intrusif encore : des sociétés comme Cignifi étudient les comportements à partir des mobiles, au Kenya, Safaricom le fait ouvertement vis-à-vis de ses abonnés.

Au total, tout ceci va bien au-delà d’une simple intrusion dans la vie privée : les prêteurs se décideront non plus en fonction de la situation d’un emprunteur mais du mérite qui lui revient à leurs yeux – charge à lui de devenir le plus transparent possible. Lenddo, ainsi, prête sur le seul critère du profil Facebook. Il faut donc y avoir des amis qui paraissent sérieux, qui fournissent comme une caution morale et qui seront mis au courant du crédit et de ses remboursements. Une singularité ? Peut-être pas. Lenddo a été lancé par le fond Accel Partners, l’un des premiers investisseurs de Facebook. Il y a bien une logique derrière toutes ces approches.

Pourtant, tout cela se met en place sur la base des meilleures intentions (prêter plus, à ceux qui n’accèdent pas au crédit) et les défenses concernant la vie privée mobilisent peu – malgré les réserves formulées par la CNIL au projet de fichier positif de la loi Lagarde, malgré l’opposition de l’UFC Que choisir, pourtant peu suspecte de se ranger systématiquement du côté des banques ! C’est qu’il faut souligner que l’instauration d’un fichier positif entre en cohérence forte avec une vision du surendettement qui, depuis la loi Neiertz de 1989, en rend les prêteurs les principaux responsables et voit les surendettés comme autant de victimes qu’il s’agit avant tout de protéger. En somme, le prêteur doit être responsable à la place de l’emprunteur et, avec un fichier positif, le prêteur ne pourra plus dire qu’il ne connaissait pas la situation réelle de l’emprunteur. Mais alors, l’emprunteur étant réputé irresponsable, comme un enfant, avertir ses amis de ses engagements ne représente qu’un pas assez mince à franchir – on dira que c’est pour son bien après tout. Ainsi risque-t-on, au nom de la lutte contre l’exclusion, de précipiter les populations les plus fragiles dans une situation de perpétuelle immaturité, dans un monde où la vie privée deviendra de plus en plus un privilège.

Guillaume ALMERAS/Score Advisor

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